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Le footballeur, ce produit dérivé

jeudi, 3 août, 2017 - 06:34

Si le transfert du Brésilien Neymar au PSG, qui n'est plus qu'une question d'heures, fait autant parler, c'est en raison de son prix. Le club français va débourser 222 millions d'euros, et sans doute plus, pour s'attacher les services de l'attaquant en provenance du FC Barcelone. Sur le terrain comme sur Internet.

Le footballeur est davantage un produit qu’un être humain – on en a la certitude depuis quelques années déjà. On s’offusque aujourd’hui du prix du transfert d’un Neymar pour 222 millions d’euros – minimum -, mais c’est oublier qu’en 2009, alors que la crise financière bat son plein, un Ronaldo rejoignait le Real Madrid pour près de 100 millions d’euros et que, l’an dernier, les compteurs s’affolaient avec le transfert du Français Paul Pogba à Manchester United pour 127 millions d’euros.

Si bien que, chaque année, lors du mercato d’été, on se demande quel joueur fera exploser le plafond de verre – car on sait qu’il explosera encore -, en lorgnant notamment sur l’actualité de Cristiano Ronaldo : sa clause libératoire a été fixée par le club madrilène à 1 milliard d’euros. La somme, absolument démesurée, refroidit pour l’instant les clubs les plus riches de la planète – outre le Real Madrid, Manchester United et le FC Barcelone avec, un peu plus loin, le Paris Saint-Germain – mais rien n’indique que la somme ne sera pas déboursée dans les prochaines années.

« Stratégies commerciales »

C’est que les joueurs sont de plus en plus – pour ne pas dire aussi bien – « achetés » pour leur cote de popularité sur les réseaux sociaux que pour leurs qualités balle au pied. Merci Internet en général, Instagram et Twitter en particulier. Si les clubs sont prêts, aujourd’hui, à mettre plusieurs centaines de millions d’euros pour s’attacher les services d’un footballeur, c’est parce qu’ils savent qu’en retour, outre les matches qu’il leur fera éventuellement gagner, celui-ci, en entretenant une vie sur les réseaux sociaux, leur apportera une campagne de publicité tous frais payés.

Aujourd’hui, les clubs ne sont plus les associations qu’ils étaient il y a plusieurs décennies, mais de véritables marques qu’il faut promouvoir. « Le statut juridique des clubs de football professionnel a évolué, ces vingt dernières années, vers un statut très proche de celui des sociétés commerciales » indique Bastien Drut, spécialiste de l’économie du football professionnel (1). « Or la théorie économique classique fait l’hypothèse que l’objectif de ces dernières est de maximiser leur profit. Pour y parvenir, plusieurs solutions sont possibles pour les clubs, [dont l’adoption de] stratégies commerciales pour développer la vente de produits dérivés ».

Par « produits dérivés », il convient d’entendre maillots, posters, figurines et autres gadgets à l’image du joueur. Des chiffres de vente d’autant plus renforcés qu’Internet a pris son essor et les joueurs ont tous une « vie sociale numérique », où ils peuvent faire la promotion indirecte des équipements, par exemple, et inciter les jeunes – pour la plupart – à changer de page web pour pour s’offrir qui un maillot, qui un short à l’effigie du club. Une stratégie commerciale d’autant plus payante si le joueur, comme Paul Pogba l’an dernier et Neymar cette année, est extrêmement populaire – plus de 16 millions de « followers » sur Instagram pour le premier, près de 80 millions pour le second.

Bulle footballistique

Car, contrairement à ce qu’on pourrait penser, il existe une décorrélation entre les résultats financiers des clubs professionnels et leurs performances sportives. Pour Bastien Drut, « les performances financières dépendent bien plus de l’identité du club et de sa politique d’entreprise que de la place en championnat ». En investissant près de 100 millions d’euros sur Cristiano Ronaldo, en 2009, le Real Madrid réfléchissait aussi bien en termes sportif qu’économique : pas mauvais sur un terrain – euphémisme – et gros vendeur de maillots, pas étonnant que la clause libératoire du Portugais soit à dix chiffres.

Tous les clubs professionnels fonctionnent de la même manière aujourd’hui. En revanche, seuls les plus gros peuvent rivaliser sur les cimes du marché des transferts tous les ans. Mais les plus petites structures, qui vendent au contraire des joueurs, ont su en tirer profit : qu’est-ce qui les empêche en effet de grossir la clause d’une « pépite » en espérant en tirer un excellent prix ? Le football, à ce titre, ressemble comme deux gouttes d’eau à n’importe quel marché financier, avec ses promesses de ventes, ses billets par millions et ses bulles qui grossissent… et éclatent, parfois. Ou pas.

En l’espace de quatre ans, l’enveloppe globale des 200 transferts les plus onéreux a quasiment doublé : de 1,8 milliard d’euros en 2012, elle a représenté près de 3,4 milliards en 2016. Et l’on se demande ce qui pourrait faire éclater la bulle footballistique. Rien ? Le sport reste, quoi qu’on en dise, le plus populaire au monde ; il génère des milliards d’euros chaque année et ce n’est pas pour rien que des pétromonarchies, comme le Qatar avec le PSG, cherchent à investir dans des clubs. Ils savent que leur argent dormira sagement. Gageons que Neymar, à défaut de faire gagner la Ligue des champions au club parisien, vendra assez de maillots pour rentabiliser son achat.

(1) Bastien Drut, Economie du football professionnel, La Découverte, 2011.


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