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Et l’Europe créa le football d’aujourd’hui

vendredi, 4 août, 2017 - 07:05

Si le PSG peut s'offrir le footballeur brésilien Neymar pour 222 millions d'euros, tout comme Manchester United a pu recruter le Français Paul Pogba pour plus de 100 millions d'euros l'an dernier, c'est avant tout parce qu'en 1995, le juge européen a transformé le football moderne en une véritable machine à fric.

Ah ! l’Europe. Ses valeurs de démocratie, d’échanges, de fraternité et de liberté. Liberté, notamment, de circulation des services, des capitaux, des marchandises et des personnes. Des footballeurs aussi. Depuis 1995, les sportifs européens évoluant sur rectangle vert, balle au pied, sont considérés comme des travailleurs et peuvent se promener un peu partout au sein de l’Union européenne (UE), sans contrainte – ou presque. Une révolution à l’époque, qui semble totalement normale aujourd’hui, mais qui a façonné le football moderne de manière remarquable.

L’arrêt « Bosman »

A l’origine, il s’agit, comme bien souvent lorsqu’une décision de la Cour de justice de l’UE (CJUE) change la face de l’Europe, d’une affaire des plus banales qui soient. En 1990, Jean-Marc Bosman, joueur belge évoluant au RFC de Liège dans l’anonymat le plus complet, est en fin de contrat et souhaite traverser les Ardennes pour aller jouer à Dunkerque. Son club, après tout, lui propose une prolongation de contrat avec dévalorisation salariale à la clé, ce qu’il refuse. Sauf que les dirigeants belges ne l’entendent pas de cette oreille et s’opposent au transfert.

Jean-Marc Bosman saisit alors le juge liégeois ; sa requête : suspendre le système de transfert de l’époque, qui oblige un joueur en fin de contrat à demander une autorisation de départ contre indemnité. Plus tard dans la procédure, le footballeur exigera également la fin du système de quota existant alors, qui interdit aux clubs européens de recruter plus de trois joueurs étrangers ressortissants de la Communauté européenne – plus tard Union européenne.

Le temps que la machine judiciaire – ses lenteurs et ses renvois – fasse son oeuvre, la plainte de M. Bosman aboutira cinq ans plus tard. Le 15 décembre 1995, la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE), à l’époque, rend l’arrêt « Bosman », que tout étudiant en droit amateur de foot – ou l’inverse – se doit de connaitre, tellement il change la face du football moderne. A partir de cette date, les joueurs en fin de contrat dans un club peuvent partir s’ils le souhaitent et le quota de ressortissants européens dans l’effectif des clubs disparait. Le footballeur est enfin considéré comme un travailleur et peut circuler librement au sein de l’UE.

Internationalisation des recrutements

Une révolution pour le football. Une libération pour les joueurs. L’application des valeurs européennes dans toute leur grandeur. Bien candides furent ceux qui, à l’époque, se sont félicités – même s’il y avait de quoi – que la jurisprudence « Bosman » brise enfin les chaines des footballeurs. Car qui dit libéralisation du football professionnel suggère également sa dérèglementation et, donc, la porte ouverte à tous les excès que connait ce sport aujourd’hui. Comme celui de l’argent par exemple.

L’arrêt de la CJCE, c’est bien connu, a contribué à rendre les championnats économiquement forts davantage compétitifs, tandis que les championnats de second plan étaient relégués au statut de simples faire-valoir. Comment ? Les équipes les plus riches des cinq grands championnats européens – Angleterre, Espagne, Allemagne, Italie et France – ont pu siphonner en toute tranquillité les « pépites » des autres pays pour construire de véritables armadas, avec lesquelles elles ont tout remporté, attirant toujours plus d’investissements et, donc, toujours plus de liquidités pour les transferts. Et rebelote.

C’est ainsi qu’à la fin des années 1990, par exemple, certains des plus grands joueurs français de l’époque ont migré dans des clubs européens avec une puissance de feu financière supérieure – ce qui fit gagner la Coupe du monde à la France en 1998 ? Côté anglais, au début des années 2000, des équipes comme Arsenal ou Chelsea ont pu aligner des onze de départ composés exclusivement de joueurs étrangers. Aujourd’hui, le phénomène s’est évidemment amplifié, notamment avec l’internationalisation des recrutements.

Avec « Bosman », « nous nous sommes retrouvés face à une libre circulation mondialisée et sans règles de concurrence » estimait Luc Misson, l’ancien avocat de Jean-Marc Bosman, en 2015, dans les colonnes du « Monde ». Un gros problème, selon lui, « car les forces économiques, en fonction des pays, de la taille des clubs, sont très différentes. » « Comment voulez-vous qu’un club sud-américain ou africain puisse résister à la volonté de Manchester United ou du Barça d’engager la perle qu’ils ont chez eux ? » s’interrogeait-il.

Libre concurrence 

Pour éviter que les plus grands clubs européens n’abusent du système, des quotas ont donc été mis en place pour les joueurs extra-communautaires seulement – la limite, en France, est de quatre joueurs par équipe -, mesure qui ne contrevient donc pas à la jurisprudence « Bosman ». D’autres restrictions, comme celle qui impose aux équipes évoluant en Ligue des champions de réserver au moins huit places dans l’équipe à des joueurs formés au club, sont apparues progressivement.

A la fin des années 2000, la FIFA (Fédération internationale de football association) a même proposé de mettre en place la règle dite du « 6 + 5 », qui aurait imposé un quota de joueurs nationaux dans les équipes européennes. Le but ? Restaurer l’identité nationale des clubs, garantir l’équilibre des compétitions et leur attractivité. Sauf qu’il aurait fallu que dans toute équipe européenne débutant une rencontre, il y ait au minimum six joueurs nationaux et maximum cinq joueurs étrangers. Bronca de la Commission européenne, qui s’est fermement opposée à la règle, au nom de la libre circulation des travailleurs au sein de l’UE.

Résultat, le sort du footballeur professionnel d’aujourd’hui, loin d’être libre – ce que l’on pouvait croire en 1995 -, n’a guère évolué en vingt ans. Pour Luc Mission, celui-ci « reste une marchandise » dont les prix ont simplement évolué – à la hausse. « Le fait que le droit de la concurrence n’ait pas été pris en compte est l’une des causes de tout cela ». L’avocat de M. Bosman de pointer également les manoeuvres intéressées des plus grands clubs européens, des « entreprises [qui] ont fait ce qui les arrangeait » et sont parvenues « à dominer un marché mondialisé à leur profit ».

C’est ce qui permet aujourd’hui au club du Paris Saint-Germain (PSG) de payer la somme rocambolesque de 222 millions d’euros pour s’offrir les services de l’attaquant brésilien Neymar. Tout comme Manchester United a pu, l’an dernier, « acheter » Paul Pogba pour quelque 105 millions d’euros. Tout comme, après tout pourquoi pas, le Racing Club de Strasbourg pourrait s’offrir Cristiano Ronaldo, l’attaquant portugais dont la clause libératoire a été fixée par son club actuel, le Real Madrid, à un milliard d’euros. Il suffit simplement d’avoir la somme et le tour est joué. Un parfait exemple de la liberté telle que l’entend Bruxelles. Vous avez dit cynique ?


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