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La Turquie n’est pas le seul pays d’Europe à mépriser les journalistes

vendredi, 11 août, 2017 - 07:09

Si la Turquie est en ce moment, et depuis longtemps, dans le viseur des défenseurs de la liberté de la presse, elle n'est pas le seul pays, en Europe, à chercher à contourner les médias. La Hongrie, la Bulgarie et même la France ne sont pas exemplaires en la matière.

Chez les politiques, globalement, les journalistes n’ont pas bonne presse. Fouineurs invétérés à la recherche de la réalité – et rien que de la réalité -, leur traque des faits, quand elle titille ne serait-ce qu’un cheveu d’un pouvoir établi, dérange. Hormis les cas où l’on fait appel spécialement à un média – pour une promotion, quelle qu’elle soit, par exemple -, voir une caméra, une perche son, un appareil photo ou même un calepin, autour de soi, peut mettre à l’aise.

Mais levons dès à présent le voile : si ces femmes et ces hommes provoquent l’embarras lorsqu’ils se pointent quelque part, ce n’est pas de leur fait – ils ne font que leur boulot, après tout. Si gêne il y a, c’est que ces derniers mettent le doigt sur « quelque chose » ; ne dit-on pas qu’il n’y a pas de fumée sans feu ? Tout personnage public susceptible d’intérêt – journalistique – qui cherche à cacher la réalité voudra donc à tout prix les éviter. C’est humain.

Moins avouable, en revanche, est le traitement réservés aux journalistes par les appareils d’Etat lorsqu’ils cherchent, d’une manière ou d’une autre, à contourner la presse. Qui, depuis qu’elle a acquis ses lettres de noblesse au XIXème siècle, est un élément constitutif de toute démocratie ; la chose ne fait plus débat. Et il existe bien des manières de passer à travers les mailles du filet de ces défricheurs de la réalité ; la contrainte ou la force n’est même pas nécessaire, de simples lois en apparence bénignes peuvent suffire.

Ce qui n’est pas le cas de la Turquie, on le sait depuis longtemps, qui met à l’ombre tous les journalistes – turcs ou étrangers – qui s’intéressent d’un peu trop près à la question kurde notamment. Comme, dernièrement, le journaliste français Loup Bureau ; son tort : avoir réalisé, en 2013, un documentaire sur les conditions de vie de civils syriens kurdes confrontés aux combats entre Daech et les Unités de protection du peuple (YPG, branche armée d’un parti kurde, considéré par Ankara comme terroriste).

Plus fort encore : la Turquie n’hésite pas à avoir recours à Interpol à des fins politiques. Le 3 août dernier, le journaliste et écrivain turco-suédois Hamza Yalçin était ainsi arrêté à Barcelone (Espagne) en vertu d’un mandat d’arrêt international émis par Ankara en avril dernier. Les faits qui lui sont reprochés, selon l’agence turque Dogan ? Avoir insulté le président, Recep Tayyip Erdogan, dans un article… « Le fait que des journalistes exilés puissent être détenus est très inquiétant » avait réagi le responsable de Reporters sans frontières (RSF) en Suède, Jonathan Lundqvist. Pour qui l’objectif de la Turquie est, tout simplement, « d’interdire la liberté d’expression ».

Si le sort réservé à la presse est l’une des raisons pour lesquelles Ankara ne peut, aujourd’hui, intégrer l’Union européenne (UE), certains Etats (pourtant) membres ne cachent pas, de leur côté, leur aversion pour les médias. Curieux paradoxe.

Emmanuel Macron veut créer son média officiel

C’est le cas de la Bulgarie, que RSF range à la 109ème place (sur 180) dans son classement mondial de la liberté de la presse pour 2017 ; liberté de la presse qui n’a d’ailleurs cessé de se dégrader depuis que le pays a intégré l’UE en 2007. L’ONG s’alarme régulièrement des persécutions subies par les journalistes d’investigation, ainsi que des agressions répétées dont ils sont victimes, surtout si, comme Lyuba Kulezic, animatrice d’un talk-show populaire qui s’était fait rouer de coups dans la rue, en juillet 2013, ils adoptent un ton libre et sans tabou.

Autre pays membre de l’UE, la Hongrie n’a rien à envier, de ce point de vue, à la Bulgarie. Mieux classé que celle-ci par RSF – à la 71ème place -, le pays dirigé par l’eurosceptique et conservateur Viktor Orban depuis 2010 a pourtant mis en place une Autorité nationale des médias et des communications (NMHH), dont le but est, ni plus ni mois, de contrôler les médias. Les journalistes hongrois se voient ainsi dans l’obligation de dévoiler leurs sources et de soumettre leurs articles avant publication lorsque la NMHH l’exige ; celle-ci peut corriger toutes les informations qu’elle juge « erronées » et infliger de lourdes amendes financières.

La France, quant à elle, pointe à la 39ème place du classement mondial de la liberté de la presse – surtout pour le traitement réservé à ses journalistes lors des manifestations – et n’a, semble-t-il, de leçon à donner à personne. Car en restreignant le nombre de médias, voire en les triant, lors de ses déplacements, Emmanuel Macron, dès son arrivée à l’Elysée en mai dernier, a en réalité lancé un bien piteux message à la démocratie. Et que dire de sa volonté de créer un média pour son parti, La République en Marche (LRM), qui relayerait les « informations officielles » de l’Elysée ? N’y a-t-il pas là-dedans un curieux mélange des genres qui vise à passer au-dessus des organes de presse traditionnels ?

Il n’y a pas qu’en Turquie que la liberté de la presse est malmenée. Loin de là. Mais il est du devoir de la France de voler au secours de ses journalistes lorsqu’ils sont retenus prisonniers, comme Loup Bureau, pour avoir exercé leur métier. Une question, dès lors, demeure : quand M. Macron daignera-t-il décrocher son téléphone pour joindre son homologue turc ?


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