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Emeutes urbaines: la France spécialiste des bavures policières

jeudi, 12 juillet, 2018 - 10:47

L’Hexagone est de loin le pays de l’Union où les morts violentes après interpellation sont les plus nombreuses. Comme à Nantes, ces bavures policières entrainent des émeutes urbaines qui, ailleurs en Europe, sont plus souvent l’expression d’une contestation politique ou sociale.

Le calme est revenu sur Nantes après une semaine d’émeutes urbaines, la semaine dernière, à la suite de la mort d’un jeune homme de 22 ans, Aboubakar Fofana, lors d’un contrôle policier.

Résultat : des dizaines de véhicules incendiés et des commerces détruits. On est loin cependant du lourd bilan humain qu’avaient entrainé, en 2005 à Clichy sous Bois puis en 2007 à Villiers le Bel la mort de jeunes aux prises avec la police.

Ces affrontements à répétition – plus de 150 depuis 2014 dans les quartiers et plus de 400 si l’on comptabilise tous les dérapages violents des manifestations de rues – ne sont pas une spécificité française en Europe.

Les guérillas urbaines ne sont pas l’apanage de la France…

Partout, des scènes de guérilla urbaines se sont produites après le décès d’un jeune aux prises avec la police. Les exemples ne manquent pas.

En mai dernier, la mort d’un migrant sénégalais a entrainé des manifestations violentes dans le quartier de Lavapiès à Madrid.

En juin 2017, le décès lors d’un contrôle policier du jeune Edson a entrainé des troubles en plein Londres. Des troubles il est vrai moins graves que les scènes d’émeutes ayant, pendant plusieurs jours, en août 2011, secoué Londres, Birmingham et Manchester après le décès d’un homme noir de 29 ans abattu par la police.

Cette même année, la ville Belge de Gilly a connu deux nuits d’émeutes à la suite du décès au cours d’une interpellation d’un toxicomane.

Plus récemment, en janvier 2017, des affrontements ont eu lieu dans un centre de migrants, près de Venise, après la mort d’une jeune ivoirienne dans des conditions peu claires. Même chose à la Haye, aux Pays-Bas, en juillet 2015, suite au décès d’un Antillais détenu par la police…

… mais elles y sont bien plus fréquentes

Cela étant dit, la France est loin d’être dans dans la « norme » européenne à cet égard. Elle se distingue beaucoup de ses voisins en matière de fréquences de ces évènements, de leur gravité et de la nature même des émeutes.

Ainsi, depuis 2004, une vingtaine de morts violentes de personnes aux prises avec la police ont entrainé autant d’émeutes dans les villes de France. Ce nombre dépasse la totalité de ce type de décès dans l’ensemble des autres pays de l’Union.

Par ailleurs, comme le souligne l’anthropologue Alain Bertho, auteur entre autres de deux livres de référence sur la question (« Le temps des émeutes » et « les enfants du chaos »), les émeutes urbaines à la française sont pratiquement les seules à se dérouler principalement dans un lieu particulier : les quartiers déshérités des banlieues.

La colère des invisibles qui n’ont plus rien à perdre

Pour Alain Bertho, dont le site « anthropologie du présent » recense et analyse toutes les émeutes urbaines en Europe et dans le monde, les « quartiers » ne sont le lieu privilégié des émeutes qu’en France.

Ailleurs, les troubles se produisent soit en centre-ville, soit à la frontière des quartiers aisés et populaires, soit encore dans les universités ou bien dans des endroits très sensibles comme les prisons ou les centres d’accueil pour migrants.

Dans l’Hexagone, explique l’anthropologue, les « quartiers » abritent « toute une population qui se sent non seulement exclue de la société, mais encore invisible ». Une autodépréciation accréditant l’idée, chez beaucoup de ces jeunes presque toujours issus de l’immigration, qu’ils « n’ont plus rien à perdre ».

D’où une autre quasi-spécificité française : les incendies de voiture de la Saint Sylvestre. L’expression même de l’acte gratuit désespéré.

A chaque pays son type d’émeutes

Une véritable typologie des émeutes urbaines en Europe peut-être construite dans la mesure où les structures des sociétés ainsi que les réalités socio-économiques du moment diffèrent.

Logiquement, dans les pays les plus frappés par la crise, les manifestations suivies de dérapages violents s’en prennent aux politiques d’austérité. C’est ce que l’on observe en Italie et surtout en Grèce.

La protestation contre la présence des réfugiés ou, au contraire, en leur faveur, est bien sûr monnaie courante là où ils sont les plus nombreux : en Allemagne ou, là encore, en Grèce.

En France à l’inverse, même si elle semble cliver la société, cette question engendre peu de troubles publics. Elle fait moins recette que les manifestations s’opposant aux réformes jugées anti-sociales.

Quant aux matchs de football qui dégénèrent en bataille rangée, ils sont plus fréquents en Angleterre ou en Belgique. Sans doute une indication que, dans ces pays, la contestation sociétale a du mal à s’organiser et ne s’enflamme qu’avec des foules réunies autour d’une passion commune.

Enfin, pour en revenir aux émeutes proprement anti-police ou anti-autorités, comme celles de Nantes, elles constituent plus du tiers des troubles à l’ordre public en France mais moins de 15% en Belgique ou en Angleterre, 10% en Allemagne et moins de 5% en Italie.

De façon un peu plus surprenante, ces manifestations sont plus fréquentes en Espagne ou en Suède. Mais on est très loin de l’ampleur qu’elles revêtent en France.

Police de contrôle ou police de dialogue ?

On l’a vu, la violence touche bien sûr toutes les sociétés européennes. Mais la France se caractérise par un haut degré de violence spontanée et réactionnelle.

C’est sans nul doute l’échec d’une certaine forme d’intégration à la française menée au nom d’une république une et indivisible se refusant à prendre en compte la diversité nouvelle de nos sociétés globalisées.

Face à la répétition de ces émeutes de banlieue, les autorités de l’Etat n’ont jamais trouvé la juste mesure entre un certain laxisme aux allures d’abandon, des « plans banlieues » couteux mais cosmétiques et des pratiques repressives d’une institution policière sous pression.

Contrairement à la police allemande rodée au dialogue interculturel, cette police française pratique le recours massif aux contrôles et aux interpellations, ce qui la confronte trop souvent à des réactions hostiles, voire haineuses, qui la déstablisent et la poussent parfois à surréagir. Triste bilan depuis quinze ans: 20 morts en France, aucun en Allemagne…


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