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La banque des sans banque, radeau anti-exclusion

jeudi, 30 septembre, 2010 - 09:18

C'est une banque unique au monde, réservée aux interdits bancaires. Ses 400 salariés sont bénévoles. Elle a évité à des milliers d'Autrichiens l'exclusion sociale. Exemple à suivre.

Comment trouver un travail sans fournir l’indispensable relevé d’identité bancaire ? Où faire ses courses sans carte de retrait ? Qui peut payer son loyer lorsque les virements sont impossibles ? Johannes Huttenbrunner en a fait la douloureuse expérience:

Aujourd’hui, ne pas avoir de banque, c’est devenir SDF en deux mois 

Ce menuisier Viennois a été mis dehors comme un malpropre du jour au lendemain par son banquier. Plus de compte en banque. Un cauchemar. Il avait jusque là une vie sans histoire. Salaire, famille… une existence normale. Jusqu’au tournant de la trentaine, quand il a décidé de monter une affaire avec un associé qui s’est révélé véreux et l’a laissé seul face à la justice, avec des dettes colossales.

Je suis passé de l’autre côté du miroir, on m’a mis violemment au ban de la société, raconte cet artisan, encore sonné. C’était en février, je voulais retirer de l’argent. On m’a dit que mon compte était fermé, que la justice avait prélevé tout ce qu’il y avait dessus et que je n’étais plus client. On ne m’a même pas laissé voir mes comptes. Merci, et au revoir ! 

Les impayés qui s’accumulent, les lettres recommandées aussi… Johannes panique : "J’ai fait le tour des guichets, avec toujours la même réponse : vous êtes surendetté, ouvrir un compte est impossible". Jusqu’à ce qu’une oreille un peu plus attentive donne à l’éconduit le nom d’une banque un peu spéciale, une "banque pour les sans-banque", un établissement qui permet de ne pas tomber dans l’exclusion. Aujourd’hui sorti d’affaire, sans pour autant comprendre comment il avait pu en arriver là, Johannes constate:

Il était temps. Encore quelques semaines comme ça et je perdais pied 

Die Zweite Sparkasse, (“La Seconde caisse d’épargne”), c’est le nom de cette banque unique en son genre, qui, depuis sa création il y a quatre ans, a sauvé notre artisan et 4 000 de ses concitoyens au bord du gouffre. Dans le centre de Vienne, au numéro 3 de la rue Glocken, sous une enseigne pas tape-à-l’œil pour un sou, on propose des choses toutes simples… et pourtant essentielles : un compte de dépôt, une carte de retrait et des assurances sur mesure. Derrière son guichet, Gertrude Gangl accueille ces clients pas comme les autres.

Bénévoles au guichet

Cette quinquagénaire volontaire et souriante est bénévole, comme ses quatre cents collègues. Salariée de la Erste Bank (“Première banque”), leader en Autriche, elle a accepté de faire des heures supplémentaires non payées à Die Zweite Sparkasse, afin de venir en aide aux gens dans la situation de Johannes.

C’est la fondation de la Erste Bank, actionnaire majoritaire à plus de 30 %, qui a eu l’idée – dans la tradition sociale ancienne de l’établissement – de créer une petite sœur à vocation caritative. "On s’était dit que nos employés seraient rares à accepter de nous suivre, reconnaît Gerhard Ruprecht, qui, en plus de son travail de cadre à plein temps, gère en binôme cette banque pas comme les autres. Pourtant, les volontaires se sont bousculés ! Cela nous a beaucoup étonnés. On dit tellement que les banquiers ne sont pas des philanthropes ! Je crois que nombre d’entre eux culpabilisent d’avoir gagné beaucoup d’argent dans leur carrière et qu’ils veulent redistribuer un peu !".

À Vienne, les trois quarts des bénévoles travaillent déjà à plein-temps dans les filiales de la Erste. Les autres sont à la retraite.

Moi, je viens quatre heures par mois à la Zweite, en plus de mes quarante heures par semaine, confirme Gertrude Gangl. Cela fait vingt-deux ans que je suis salariée et je voulais faire quelque chose pour les autres. Mais pourquoi donner de l’argent à des associations, alors qu’ici je vois le résultat concret de mon investissement personnel ?

On peut s’enfoncer tellement vite ! Tellement vite, en effet, que Johannes, notre menuisier, ne voit plus la société de la même manière aujourd’hui. "Quand je croise des SDF, je me dis que, s’il n’y avait pas eu l’initiative de cette fondation privée, je serais un exclu, moi aussi. Les gens ne se rendent pas compte à quel point les banques peuvent être inhumaines". Pas toutes, désormais.


Trois questions à…

Gerhard Ruprecht, président du comité de direction de la Erste Bank

MyEurop: D’où vient l’idée de cette banque pour les sans-banque ?

Gerhard Ruprecht : La fondation travaille avec les associations caritatives depuis longtemps et avec l’une d’entre elles, Caritas, on est parti du constat qu’à partir du moment où les gens n’arrivent plus à obtenir un compte bancaire, ils ne trouvent plus d’emploi, perdent leur logement et finissent par se trouver à la rue. Chez nous, ils peuvent avoir un compte pendant trois ans s’ils participent à un programme parallèle de réinsertion. Passés ces trois ans, pendant lesquels ils ont montré patte blanche, ils peuvent de nouveau ouvrir un compte ailleurs.

Mais comment peut-on, du jour au lendemain, se voir fermer toutes les portes ?

G. R. : Soyons réalistes. Il y a 40 000 personnes qui, en Autriche, ne possèdent pas de compte bancaire. Caritas aide annuellement 10 000 personnes qui vivent avec deux euros par jour. Surendettement, accidents de la vie… Ces gens n’intéressent pas les banques. Les coûts de personnel ne sont pas couverts par le client qui ne rapporte pas d’argent.

Comment expliquez-vous que votre exemple n'a pas fait école ailleurs en Europe ?

G. R. : C’est difficile de monter une banque ! Organiser les plannings des quatre cents bénévoles est un casse-tête. Pour les grandes fondations, il est plus facile de se contenter de donner de l’argent à des associations !


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