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Presse muselée en Hongrie: le cri d’alarme d’un journaliste

mercredi, 29 décembre, 2010 - 10:46

Le 20 décembre, la Hongrie – qui prend samedi la présidence de l’Europe - a adopté une loi liberticide sur la presse. Elle permettra à un "Conseil des médias" pro-gouvernemental de sanctionner les journalistes dépourvus "d’objectivité politique"! Interview d'un journaliste hongrois contraint de garder l'anonymat, à la fois pour lui-même et son journal.

Quels sont les points les plus inquiétants de cette loi que l’OSCE a condamnée ?

Lors du débat autour de cette loi, un élément essentiel a quasiment été passé sous silence. Le "Conseil des médias" chargé de la surveillance des organes de presse peut désormais sanctionner les journalistes, sans autre forme de jugement, en fonction de critères aussi vagues que la diffusion d'informations "non équilibrées" ou dépourvues "d’objectivité politique"!

Ses membres seront élus par le Parlement, d'autres seront choisis par le Premier Ministre Viktor Orban et par le Président du Conseil. Ce dernier est également désigné par Orban. Sans le dire, c'est donc le chef du gouvernement qui a toutes  les cartes en main. Les membres de ce "Conseil des médias" resteront en poste 9 ans.

Mais cette loi liberticide va encore plus loin: les membres du Conseil peuvent perquisitionner dans nos locaux et consulter tous nos documents ou ordinateurs. Sans aucune limite.

Le parti conservateur Fidesz au pouvoir veut tout contrôler, même les blogs! Selon le nouveau texte, tout blog "édité" et "produisant un revenu", devra être enregistré et pourra aussi être sanctionné. Mais que signifie "édité"? Selon certains, cela voudrait dire qu'au moins deux personnes écrivent sur le même blog. Mais, honnêtement, qui peut contrôler combien de personnes se cachent derrière un pseudonyme ? Et que veut dire "produire un revenu" ? Une simple publicité Google suffit-elle ?

Une loi avec des critères aussi flous est-elle vraiment applicable ?

Nous ne le savons pas vraiment, car ce qu'il y a de terrible dans cette loi, c'est justement qu'il n'y est pas écrit précisément selon quels critères nous pouvons être sanctionnés. Le texte entre en vigueur en  janvier, mais nous ne changerons pas notre façon de travailler, en attendant les premières sanctions.

C'est le principe même des dictatures: maintenir les gens dans l'incertitude et l'insécurité. Ils espèrent que nous serons nos propres censeurs.

Avez-vous déjà pu observer des conséquences ?

Oui. Le lendemain matin du vote au Parlement, Attila Mong, un reporter de la radio publique, a respecté une minute de silence lors de son programme quotidien, juste après avoir annoncé le vote de la loi. Son rédacteur en chef et lui-même font, depuis, l'objet procédure de licenciement. Ils vont sans doute être virés dés que la loi sera entrée en vigueur.

Quels sont les recours possibles ?

Nous pourrions faire appel à la Cour Constitutionnelle hongroise, mais le parti au pouvoir, fort des 2/3 des sièges au Parlement, peut changer la Constitution à sa guise. Et il ne s'en prive pas. Et il l'a déjà fait à sept reprises au cours des sept derniers mois…

Nous pouvons déposer un recours devant la Cour européenne des Droits de l'Homme ou la Cour Internationale de Justice. Il faudrait que cette loi soit officiellement reconnue comme contraire au droit européen et contraire aux Droits de l'Homme. Mais tout cela prend du temps, trop de temps. Nous espérons donc que les chefs d'État et de gouvernements européens feront pression sur notre gouvernement.

Les Hongrois ont du mal à se mobiliser, mais une manifestation à Budapest en faveur de la liberté de la presse a néanmoins regroupé 2000 personnes.

Sur le net, un groupe Facebook vient d'être créé: "Un million de personnes pour la liberté de la presse en Hongrie". A mon avis, c'est un peu irréaliste pour un pays de seulement 10 millions d'habitants.

De plus, trois journaux de premier plan ont publié une page blanche en Une et un autre a lancé un appel demandant à la Cour Constitutionnelle de réagir.

Malgré tout cela, nous pensons fermement que notre dernier espoir, c'est l'Union européenne, en particulier les grands pays de l'Ouest.

Comment expliquer qu'une telle loi soit possible en Hongrie, en 2010 ?

Le nouveau Président de la République est l'ancien vice-Président du Fidesz. Avec le gouvernement ils ont réduit le pouvoir de la Cour Constitutionnelle. Ils ont aboli le Conseil du Budget qui était une entité indépendante. Le nouveau procureur général est un ancien membre du Fidesz.

Ils veulent tout contrôler. Ils expliquent que les Hongrois veulent des réformes et une nouvelle façon de gouverner et rien ne doit ne doit leur faire obstacle. Cela est partiellement vrai. Après huit ans de gouvernement socialiste, les Hongrois sont las des affaires de corruption, des politiciens incapables, des guerres internes aux partis et de la lenteur des réformes. Ce sentiment est aussi valable pour les citoyens qui n'ont pas voté Fidesz. L'opposition est faible. Les socialistes tentent de survivre, les Verts ne sont qu'un petit parti âgé de deux ans…

Entre novembre et décembre, 24 des 25 politiciens les plus connus ont vu leur cote de popularité chuter. Le seul qui a progressé, c'est Ferenc Gyurcsany, l'ancien Premier ministre socialiste mais il est toujours en 25ème place. Si des élections se tenaient aujourd'hui, le parti de Viktor Orban gagnerait encore haut la main!

Un autre problème majeur est l'emprise de l'État sur les médias. Trois chaînes de télévision, une radio et l'agence de presse lui appartiennent. Ces médias n'ont absolument pas évoqué cette loi, puisque le Fidesz surveille tout cela. Quant aux chaînes de télévision privées, ayant trop à perdre, elles ont peur.

Un journaliste en Hongrie peut-il encore s'exprimer librement sur internet ?

Difficilement. La seule solution qui nous reste, c'est d'écrire et de publier des articles sur des sites comme le vôtre.
Heureusement, les journalistes hongrois savent contourner la censure étatique. Le Conseil pourra nous attaquer. Et il le fera. Sauf qu'il perdra. Les journalistes hongrois ont beaucoup appris de la période communiste et ils sont nombreux à avoir du talent! Il est, par exemple, difficile de se battre contre l'ironie, le sarcasme, les messages entre les lignes. Mais il est triste de se dire qu'après 21 ans de démocratie, nous allons être forcés de réutiliser ces procédés. Surtout dans un pays qui va présider dans quelques jours l'Union européenne!


(*) Organisation pour le Sécurité et la Coopération en Europe
 




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