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Tunisie: le vent de l’histoire

dimanche, 16 janvier, 2011 - 14:43

Le succès espéré de la « révolution de jasmin » peut être le prélude d’une tornade démocratique permettant aux peuples du Maghreb, du Proche-Orient et d’Afrique de prendre en main leur destin. L’Europe ne semble pas avoir pris la mesure de cette fantastique opportunité qui se dessine pour elle.

Pour la toute première fois, si l’on excepte les épisodes de la décolonisation, la rue arabe a eu raison d’un régime autoritaire et corrompu. Pour la première fois, au Sud de la Méditerranée, un mouvement spontané de citoyens s’appuyant sur la communication numérique de Twitter et de Facebook a triomphé de la répression policière et des manœuvres d’intimidation des nervis mafieux de Ben Ali.

Pour peu que la « révolution de Jasmin » tienne ses promesses et débouche sur l’instauration d’un régime véritablement légitime, libre et démocratique, voilà, n’en doutons pas, un événement majeur de ce XXIème siècle à peine adolescent. Comment ne pas espérer en effet la répétition du scénario qui a vu, il y a vingt et un ans, s’écrouler comme un château de carte les dictatures communistes d’Europe de l’Est ?

Comment ne pas rêver que les peuples du Maghreb – Algérie en tête – se libèrent enfin des oligarchies affairistes et cyniques qui les étouffent pour prendre en main leur destin ? Que demain, après demain, les citoyens du Machrek, du Proche-Orient, de l’Afrique subsaharienne, occidentale, orientale … entrent dans la danse.

Des propos convenus

Mais l’Europe a-t-elle pris la mesure de cet événement ? Elle n’a pas eu, en tout cas, le souffle du président américain Barack Obama saluant simplement "le courage et la dignité du peuple tunisien". Vendredi soir, après plusieurs jours de déclarations très ambiguës, la France, dans un communiqué de l’Elysée, s’est contentée de prendre "acte de la transition constitutionnelle" et de se tenir "aux côté du peuple tunisien".

L’Union européenne, par la voix de sa Haute représentante Catherine Ashton apporte quant à elle "le soutien des vingt-sept aux aspirations démocratiques" de ce peuple de même que la Chancelière allemande Angela Merkel souhaite l’instauration d’une "véritable démocratie" en Tunisie. Le gouvernement italien appelle "au calme, à la retenue et au dialogue" tandis que le cabinet espagnol enjoint les autorités de "promouvoir une concertation nationale en ces moments difficiles"…

Que de propos prudents, convenus, lénifiants ! On ne dirait pas qu’une part de l’avenir de l’Europe se joue à Tunis. Or c’est bien le cas. Les liens historiques et culturels hérités des colonisations britanniques et françaises font de l’Afrique du Nord, du Proche-Orient, de l’Afrique de l’Ouest et de l’Est des partenaires naturels de l’Europe. Ces vastes régions sont extrêmement disparates mais, en dépit de leurs ressources naturelles (énergétiques, minières et agricoles), elles n’en sont qu’au stade de la "pré-émergence" économique alors que l’Amérique latine ou l’Asie du Sud et du Sud-Est font désormais partie du monde émergent à croissance rapide.

Régimes rentiers

Les raisons de ce retard sont multiples : très faible intégration économique sud-sud, persistance de liens économiques de type colonial avec l’Europe et, par dessus tout, une gouvernance défaillante qui empêche de mettre en place les environnements juridiques, financiers et sociaux nécessaires au développement local et à l’intégration dans l’économie mondialisée.

Evoquant le Sud du Bassin méditerranéen, le géopolitologue et économiste français Zaki Laïdi expliquait l’an dernier :

Le développement n’est pas la priorité de régimes rentiers qui visent plutôt à accumuler les ressources provenant du sous-sol ou de l’étranger – revenus des immigrés, aide extérieure, importations, recettes touristiques – plutôt que de les valoriser, créant ainsi une richesse locale qui pourrait leur échapper. Le souci de régimes rentiers est au contraire de maintenir le statu quo social et de permettre aux populations de bénéficier des retombées de la rente sans pouvoir se l’approprier, évitant toute autonomisation de la société qui fragiliserait leur pouvoir.

C’est tout l’enjeu de la démocratisation et de l’émergence d’une société civile au Sud et à l’Est de la Méditerranée et en Afrique sub-saharienne. Et l’absence de progrès jusque-là décisifs dans ce domaine est la cause première de l’échec des tentatives d’intégration euro-méditerranéenne dont l’Union pour la Méditerranée (UPM), pratiquement en sommeil depuis sa création il y a trois ans, est le dernier avatar.

On peut toujours rêver de favoriser le développement via de grands projets de coopération. En réalité, ce développement ne peut se réaliser de façon harmonieuse et durable que si les sociétés concernées en deviennent les acteurs et les moteurs. Si la révolution tunisienne devait faire tâche d’huile, ce sont 90 millions d’habitants du Maghreb, plus de 120 millions d’habitants du Proche-Orient, 300 millions d’habitants de l’Afrique de l’Ouest et encore autant en Afrique de l’Est qui entreraient dans un cercle vertueux. Un marché de 800 millions d’humains, fantastique réservoir de croissance dont l’Europe a vocation à être la première bénéficiaire.

Cela vaudrait, de la part des responsables politiques de notre continent, un peu plus d’enthousiasme pour ce que fait entrevoir la victoire de la rue tunisienne.




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