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« La France a perdu tout crédit en Tunisie »

vendredi, 21 janvier, 2011 - 14:36

Journaliste au Temps, l'un des principaux quotidiens tunisiens, Hajer Ben Ajroudi revient sur les origines de la révolution. Consciente que la transition démocratique demandera du temps, elle reconnait qu’il faudra composer avec certains caciques du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) voué à disparaitre au plus vite. Si la France s’est durablement discréditée, le soutien de l’Europe est vital pour la Tunisie.

Hajer Ben Ajroudi est journaliste au quotidien tunisien Le Temps. Membre du groupe de presse Dar Assabah, dont le principal actionnaire est Mohamed Sakhr El Materi, un homme d’affaires de la famille du président Ben Ali, Le Temps a été soumis, comme le reste de la presse tunisienne, à la censure imposée par le régime autoritaire de l’ancien dictateur.

Deux jours après l’immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, Hajer Ben Ajroudi a fait partie de la première équipe de journalistes à pouvoir se rendre dans cette ville où a démarré la révolution de Jasmin. Elle découvre alors la réalité d’une révolte populaire spontanée sans affiliation politique, et décide de témoigner. Elle revient avec nous sur les événements qui ont mis fin à 23 ans de « benalisme ». Entretien.

 

Pourquoi la révolution a-t-elle éclaté maintenant ?

La Tunisie était divisée en deux, entre l’Est qui bénéficiait du développement économique du pays, et l’Ouest, complètement marginalisé. C’est la frustration de cette partie de la population tunisienne, mise à l’écart sur les plans économique, académique et social, sans espoir d’évolution, qui a été à l’origine de la révolution. La claque qu’a reçu Mohammed Bouazizi de la part de l'agent de police qui voulait l'empêcher de vendre ses fruits, c’est la gifle que le peuple tunisien a reçu en plein visage par ce régime corrompu. Il n’y avait pas de conspiration étrangère, comme voulait le faire croire Ben Ali, les manifestations se sont organisées en réaction à cet événement et l’UGTT a supervisé les choses pour que tout se passe correctement.

Aujourd’hui, les Tunisiens sont-ils prêts à accepter une période de transition avec un gouvernement qui comprend des membres du défunt régime ?

Le peuple tunisien est clair : il ne veut plus du RCD. En même temps, nous sommes réalistes, ce n’est pas possible de tout supprimer d’un coup. Mais il est important et nécessaire qu’il n’y ait pas une majorité de figures de l’ancien régime dans le gouvernement. Il y a une crise de confiance profonde en ce moment. Les Tunisiens ont peur car nous avons été trop longtemps manipulés. Nous sommes disposés à faire des concessions, mais il faut arriver à avoir le minimum d’anciens du RCD possible au gouvernement: c’est la condition nécessaire pour que la situation se calme. Après, il faut laisser le temps au RCD de se dissoudre en bon ordre.

Par ailleurs, une nouvelle Constitution s’impose, car l’actuelle est verrouillée : pour preuve, le candidat à la présidentielle doit être soutenu par 30 parlementaires, condition que seuls les membres du RCD peuvent aujourd’hui remplir. En même temps, il est impossible de toucher à la Constitution en période transitoire : nous attendons donc beaucoup des juristes pour nous sortir de cette impasse.

Six mois pour organiser des élections, est ce suffisant pour l’opposition ?

C’est court. Le peuple tunisien a été apolitisé pendant de nombreuses années, il a longtemps été tenu à l’écart. Il y a un grand travail nécessaire sur les plans médiatique et politique pour que les citoyens reprennent confiance. Nous avons des figures bien connues de l’opposition dont nous attendons beaucoup, même si certains ont travaillé avec le régime et ont ainsi participé à la vitrine démocratique de Ben Ali.

La Tunisie est elle prête à faire face aux deux défis qui lui sont posés, à savoir instaurer la démocratie et relancer l'économie?

La dégradation de la note de la Tunisie pour cause d’instabilité politique par les agences de notation internationales a engendré un sentiment de colère. Nous avons l’impression de subir une double peine : nous avons vécu dans la misère sous le régime et maintenant nous devons payer pour les politiques corrompus.

La priorité, c’est de rétablir la sécurité car nous sommes encore dans une situation difficile. L’état de l’économie est inquiétante, mais moins que la situation politique.

Les questions sont multiples. Qui va détenir le pouvoir maintenant ? Est-ce que la RCD va tenter de se maintenir de façon détournée? Est-ce que l’armée va essayer de prendre le contrôle? Tous les scénarios sont possibles. Pour remettre le pays en marche économiquement, les Tunisiens ont besoin d’être rassurés sur l’avenir politique et sur leur sécurité.

Aujourd’hui, qu’attendez vous de la France et de l’Europe ?

La France a perdu tout crédit vis-à-vis des Tunisiens. Avant la fuite de Ben Ali, il n’y a eu que le silence, aucun soutien ne nous est parvenu. C’était un silence « universel ». Si vous n’avez pas été capables de nous aider au début, ce n’est plus la peine d’essayer maintenant.

De la part de l’Europe, nous attendons surtout de la neutralité : nous ne voulons pas qu’elle interfère dans le choix de notre nouveau président. Mais si l’UE peut garantir cela et qu’elle veut nous aider économiquement et juridiquement pour l’arrestation de Ben Ali et pour que le pays récupére sa fortune, cela ne sera pas de refus!  

Les jeunes Tunisiens ont lancé un appel à l’Europe : n’ayez pas peur d’investir en Tunisie, d’avoir des échanges avec nous. Nous sommes toujours un pays touristique, et en plus il y a moins de corruption… Les investissements que les Européens peuvent faire sont la meilleure des aides qu’ils puissent nous apporter.




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