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Saviano, l’homme qui bouscule la société italienne

mardi, 15 mars, 2011 - 14:19

Les miracles télévisés existent. Chez le "leader européen" de la télé poubelle, un intellectuel mis à mort par la mafia et un présentateur de télévision ont captivé 11 millions de téléspectateurs grâce à un programme intelligent. Record d’audience absolu pour Vieni via con me qui a même battu un match de foot. Le livre qui reprend les textes de l’émission vient de sortir, et c’est déjà un carton.

La télévision italienne, entre poubelle et désinformation, mérite largement sa place de pire télé européenne. Obnubilée par l'audience et les parts de marché, les grands gagnants de son audimat sont en général les matchs de la Ligue des Champions et la télé-réalité.

Roberto Saviano est l’auteur du best-seller Gomorrhe. Depuis octobre 2006, il vit sous escorte après avoir reçu des menaces de mort par la Camorra pour sa dénonciation des clans… Ecrivain et journaliste Saviano écrit pour les "journaux progressistes" et parle "compliqué". Et il a réussi l'exploit de bousculer la télé de Berlusconi.

Pas de vélines, mais des idées

Le 29 novembre 2010, le programme télévisé Vieni via con me ("Pars avec moi", la célèbre chanson de Paolo Conte) conçu en 4 parties par l’écrivain et le journaliste Fabio Fazio bat un record absolu d’audimat sur la chaine Rai Tre: 11 millions de téléspectateurs en direct, plus 5 millions de vues sur internet le jour suivant. De longs monologues compliqués sur l’histoire de l’unité italienne ou sur les poubelles de Naples ont battu l’imbattable: le duel au sommet entre le Real Madrid et Barcelone et la soirée spéciale de Grande Fratello (Big Brother).

Que s’est-il passé? Le livre Vieni via con me sorti le 4 mars explique la force de cette expérience et pourquoi "raconter les choses comme elles sont signifie ne pas les subir". En premier lieu, il fallait éviter la censure, voire, l’autocensure, comme en témoigne Saviano:

"Il ne s’agit pas d’être ingénu lorsqu’on compare notre situation avec celle de pays où existe une censure totale des moyens de communications. L’Italie n’est pas l’Iran d’Ahmedinejad ou la Cuba de Castro (…) Nous ne sommes pas victimes de totalitarismes fascistes. Le processus de censure chez nous est très insidieux parce qu’on ne le reconnait pas tout de suite".

L’écrivain napolitain se réfère à la polémique qui éclata très vite après l’annonce de la préparation de l’émission. Si la Rai assure officiellement qu’elle soutient le programme, des "bruits de couloirs" circulent sur les salaires mirobolants que recevraient les invités de l’émission. Une façon de délégitimer ceux qui s’opposent au système: un artiste qui se fait payer pour critiquer le pouvoir en place n’a pas sa place à la télévision publique.

Une autre Italie

Cependant, l’intention de Saviano dans ces 8 interventions n’est clairement pas la critique systématique. Il raconte au contraire de très belles histoires. C'est une Italie différente de celle que veut bien montrer la "machine à boue": il relate l’aventure de ces jeunes méridionaux aujourd’hui oubliés -Vitaliani, Galiani, et De Deo- morts pour un rêve d’unité mis à mal par les velléités de séparation des "chemises vertes" de la Ligue du Nord. Il raconte également avec émotion le courage de ceux pour qui le drapeau italien n’était pas juste un symbole national mais un rêve, celui de "s’émanciper par rapport à la souffrance, la misère, l’injustice".


Sur Giovanni Falcone, le célèbre juge anti-mafia assassiné à Palerme en 1983 et devenu depuis lors le saint héros de la lutte contre la criminalité organisée, il rappelle qu’il fut attaqué, de son vivant, par tous. On critiqua notamment ses escortes trop nombreuses, arguant qu’il faisait cela "pour se rendre célèbre".

De Piero et Mina Welby le couple qui a obtenu légalement l’arrêt de l’acharnement thérapeutique pour leur fils Piero atteint d’une maladie musculaire provoquant la paralysie de tous les organes vitaux, Saviano reprend leur fabuleuse histoire d’amour qui s’est conclue par un cérémonie civile près de l’église de San Giovanni Bosco à Rome. Le vicaire de Rome leur avait refusé une sépulture chrétienne.

Combat contre le crime organisé

La Camorra n’est jamais très loin lorsque l’écrivain napolitain s’indigne. Pour preuve les chapitres sur les poubelles de Naples qui dénoncent l'un des business les plus florissants du moment.

[Elles] formeraient une montagne de plus 15600 mètres  sur une base de 3 hectares allant au-delà de toutes les plus grands massifs montagneux du monde" (Mont-Blanc 4810 mètres, Everest 8848 mètres, ndlr)

Le passage sur la 'Ndrangheta, organisation criminelle calabraise, explique comment l’organisation du grand Sud commande l’économie du Nord et en particulier la région de Milan.

Saviano sur la Nranghetta. Extrait de l'émission (en italien)

Souffle d'espoir

En faisant le portrait des étudiants victimes du tremblement de terre de l’Aquila, ou en racontant encore l'histoire de la Constitution italienne, Saviano et son compère Fabio Fazio ont prouvé la valeur gagnante de la qualité, une prise de conscience historique pour la télévision italienne.

Pendant les émissions, Saviano explique avoir ressenti "qu’à travers cet instrument, la télévision, qui semble souvent inutile, ou encore une machine à obscurcir les esprits, on a recueilli une volonté de transformer, de changer, de dire ce qu’on pense politiquement, de montrer que le pays est différent de comme il est représenté, différent de sa classe politique, différent du désastre qu’il est en train de vivre".




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