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A Budapest, la jeunesse juive et branchée réinvente Hanoucca

jeudi, 28 novembre, 2013 - 12:58

Depuis les années 2000, culture et religion juives vivent un véritable renouveau en Hongrie. Au cœur de Budapest, le festival Negyed 6 - Negyed 7 popularise les commémorations d'Hanoucca avec un programme culturel et branché.

Le festival Negyed 6 – Negyed 7 a débuté hier à Budapest à l'occasion d'Hanoucca, la fête juive des lumières. Il témoigne du renouveau culturel et religieux du judaïsme en Hongrie. Le phénomène n'a rien d'anecdotique: Budapest héberge la plus large communauté juive d’Europe centrale, avec près de 100.000 membres. 

Coup d'envoi d'Hanoucca

Ce festival culturel, gastronomique et religieux investit pour plus d'une semaine les rues des 6ème et 7ème arrondissements de Budapest, au cœur du quartier juif historique. Une manière de célèbrer Hanoucca, l'une des fêtes les plus observées par la communauté juive, symbole de la résistance spirituelle du judaïsme. Un hommage, aussi, aux évolutions récentes et à l'histoire du quartier.

Ce 27 novembre, un gigantesque chandelier éphémère s’élève dans la cour de Gozsdu udvar, célèbre passage du quartier juif budapestois. Une foule compacte assiste par ce froid polaire au coup d’envoi des célébrations d’Hanoucca. Comme chaque année, elles dureront huit jours et seront rythmées par l'allumage de l'emblématique candélabre à huit branches (plus une), nommée hanoukkia.


Le chandelier à huit branches est l'emblème d'Hanoucca. Crédit: Hélène Bienvenue.

Lackó, jeune Hongrois d’origine juive, procède à l’illumination de la première bougie du chandelier. Lui et ses amis en allumeront chaque jour une nouvelle, jusqu’au 5 décembre. Un DJ et une violoniste infusent l'atmosphère glacée d'airs electro klezmer, sous l’œil attendri des résidents et de quelques touristes qui se prennent en photo devant le chandelier, illuminé par un VJ (vidéo-jockey).  


Ambiance electro pour Hanoucca. Crédits: Negyed 6 – Negyed 7

Judaïsme caché

Lackó, la vingtaine, fait partie de ces Hongrois qui ont récemment découvert qu’ils étaient d’origine juive.

Mes grand parents étaient juifs, ils ont survécu à la Seconde Guerre mondiale et ont décidé de renoncer à leur religion en ne soufflant mot à leur enfants. Mes parents ont vécu les tabous du régime communiste, où il ne faisait pas bon mettre en avant son appartenance religieuse. Ils ne m’ont rien transmis du judaïsme", 

confie-t-il. Un beau jour au début des années 2000, Lackó fait connaissance avec Adam, un fils de rabbin "qui jouait des chants hébreux version blues. Ça m’a ouvert les yeux, je me suis: ce type a un sacré culot. Et à vrai dire pourquoi pas…".

C’est par ce biais que Lackó a rejoint la très dynamique association Marom, mouvement de redécouverte de la religion et culture juive, quelques mois seulement après sa formation en 2002.

Nouvelle génération, nouvelles pratiques

Si Lackó est un maître de cérémonie incontournable des fêtes juives de la nouvelle génération, il avoue ne fréquenter la synagogue qu’occasionnellement:

Ce soir j’ai prononcé les paroles liturgiques rituelles et chacun s’est servi en beignets… mais à vrai dire Hanucca n’est pas la fête la plus importante du calendrier. Quand je vois 200 personnes rassemblées comme ce soir, je me dis que c’est peut-être ça une synagogue!".

Le jeune homme préfère "croire en l’humanité et à l’importance que chacun devrait porter à son entourage et ses traditions". A l’image de Lackó, la jeunesse juive de Hongrie se construit un futur décomplexé, avec des revendications sociales et politiques fortes.

Jusqu’au printemps dernier, Marom avait un QG, que fêtards et policiers auraient pu placer à l’aveuglette sur une carte: le club Sirály. Cet incubateur des derniers mouvements sociaux du pays a vu notamment naître le parti vert hongrois LMP et le collectif la "ville est à tous", très actif en matière de défense des sans-abris. Mais il est rapidement devenu la bête noire des autorités municipales; les descentes policières s'y sont multipliées. Finalement, un imbroglio immobilier a contraint le Sirály à la fermeture. Depuis, Marom est vagabond, jusqu’à nouvel ordre.

Le Negyed 6 – Negyed 7: drag-queen show et dégustation d'huile d'olive

Un syncrétisme heureux se dégage du programme du festival: visite du quartier avec des SDF, concert de flamenco, drag-queen show, dégustation d’huile d’olive, concert tsigane, expositions, ciné, discussions, danse impro-contact et soirées…"Notre but c’est de collecter et échanger des histoires issues du quartier, qu’on soit issu d’une minorité sexuelle, ethnique, religieuse…ou pas", explique Lackó.


Concerts, expo, cinés au programme du festival Negyed 6 – Negyed 7. Crédits: Negyed 6 – Negyed 7

Cette volonté remonte aux origines du festival, dont la première édition s’est tenue 2009:

On évolue dans ce quartier depuis des années, avec Sirály nous en étions même le centre. On a vu le coin changer sous nos yeux, à l’époque il y avait 20 ou 30 bons vieux bars, rien à voir avec les plus de 150 établissements qu’on trouve aujourd’hui".

Le rdv des "teuffeurs"

Depuis la création du festival, le passage Gozsdu a été rénové. L’ancien quartier juif est devenu le carrefour des "teuffeurs" de tous bords, hébergeant une bonne dizaine de "bars en ruine", la grande tendance du moment… Un quartier riche, "doté d’une architecture fascinante, d’une histoire tragique" rappelle Lackó. C’est là, en effet, que fut parquée la grande majorité des Juifs de Budapest en novembre 1944 avant d’être envoyée dans les camps de la mort.

Il y a encore des menuisiers et des artisans qui ont leur atelier ici. C’est important de savoir qui habite le quartier, cette année on a prévu plusieurs événements autour des sans-logis, et il ne s’agit pas de leur donner de vieux pulls pour se délester de notre mauvaise conscience!"

C'est un festival ouvert, auquel il est facile de s’identifier. De même qu’il n’existe pas, selon moi, une tradition canonique juive mais des milliers de cheminements personnels",

conclut le jeune leader. A la question de l’éventuel danger que peut représenter l’extrême droite hongroise, il répond d’une voix lasse: "est-ce que je sais s’il elle est plus présente qu’il y a dix ans? C'est possible, mais la Hongrie vit une crise sociale grave, la pauvreté a augmenté en flèche, et bien sûr, l’antisémitisme suit, mais il faut prendre du recul".

La popularité du festival, qui ne cesse de grandir, reste sans doute l'un des meilleurs remparts contre la montée du sentiment anti-juif.




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