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Industrie du tabac : des lobbies en guerre contre la santé publique

mardi, 13 novembre, 2018 - 14:43

Infiltrant les conférences de lutte contre le tabagisme ou créant des fondations bidon contre le tabac, l’industrie des cigarettes est prête à tout pour défendre son business. Son dernier cheval de bataille : la traçabilité de ses propres produits, qu’elle ne veut surtout pas laisser à un organisme indépendant.

Un grand raout contre le tabac. Du 1er au 6 octobre derniers, les Etats parties (COP 8) à la Convention-cadre de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour la lutte anti-tabac (CCLAT) se sont réunis à Genève, avant de se retrouver, trois jours durant, pour la première session de la Réunion des Parties au Protocole (MOP1). Objectif : « faire adopter une nouvelle stratégie mondiale pour accélérer la mise en œuvre de la Convention-cadre de l’OMS et (…) réduire de 30% la prévalence de la consommation de tabac d’ici à 2025 », selon Mafoya Dossoumon, directeur de la communication de la Framework Convention Alliance (FCA), qui regroupe plus de 500 ONG luttant contre le tabagisme.

Infiltration de conférences et fondations bidon : les fumeuses méthodes des géants du tabac

Problème, parmi les 1 500 délégués des 181 Etats représentés à la COP 8 se sont glissés des invités non désirés. Le service communication de l’évènement a ainsi exclu manu militari un faux journaliste, muni d’une véritable carte de presse mais qui n’avait pas été accrédité ; il avait, probablement, été missionné par les majors du tabac. Lors de la COP 6 organisée à Moscou, le délégué d’un Etat avait déjà remis son badge d’accès à un représentant des cigarettiers, qui avait pu subtiliser une série de documents stratégiques.

Si l’industrie du tabac n’est, bien évidemment, pas conviée à assister à ces conférences destinées à la combattre, elle « est toujours très influente lors des COP, notamment à travers la composition de certaines délégations », affirme Guangyuan Liu, coordinatrice pour la gouvernance et la coopération internationale au secrétariat de la CCLAT. Pour parvenir à leurs fins, les industriels n’hésitent pas à arroser de généreux subsides des institutions aussi prestigieuses que l’Organisation internationale du travail (OIT) ou Interpol – cette dernière s’étant vue, pour ces mêmes raisons, refuser le statut d’observateur par les Etats parties à la CCLAT.

Pour laver plus blanc que blanc, l’un des leaders mondiaux de la cigarette, Philip Morris International (PMI) a poussé le cynisme jusqu’à créer, en septembre 2017, une très officielle Fundation for a Smoke-Free World, dont le but affiché est « d’éliminer le tabagisme dans le monde ». Disposant d’un budget d’un milliard de dollars sur douze ans, cette initiative illustre le double langage de l’industrie : d’un côté, elle prétend s’engager pour lutter contre les méfaits du tabac ; de l’autre, elle s’agite en coulisses pour contrecarrer tous les efforts de la CCLAT, que ce soit l’augmentation des taxes, l’interdiction de la publicité, l’apposition de messages de prévention ou encore le paquet neutre.

« Les efforts de l’industrie sont restés constants, analyse le chercheur à la London School of Hygiene and Tropical Medecine Mateusz Zatonski. Celle-ci a trouvé de nouvelles tactiques dénommées ”astroturfing”, consistant à créer des organisations en apparence neutres visant à défendre indirectement leur agenda ». Mais, parallèlement et dans l’ombre, PMI emploie pas moins de six cents « directeurs des affaires corporatives », pour ne pas dire des lobbyistes, qui infiltrent tous les centres de décision afin de faire retarder – voire abandonner – l’application de certaines mesures de santé publique.

La bataille de la traçabilité

De notoriété publique, l’industrie du tabac alimente elle-même le commerce illicite de cigarettes – des sources parlementaires estiment qu’elle contribue à plus de 98% à ce commerce parallèle, qui concerne 12% des 6 000 milliards de cigarettes vendues dans le monde chaque année et coûte quelque 50 milliards de recettes fiscales non perçues aux Etats. La question de la traçabilité est donc absolument stratégique pour les majors du tabac, qui tentent de garder la main sur leur production en imposant leur propre système, baptisé Codentify.

Le Protocole de l’OMS pour éliminer le commerce illicite fixe pourtant plusieurs conditions drastiques à la quarantaine d’Etats qui l’ont signé : comme l’article 8 du document le stipule en toutes lettres, le système qu’ils doivent adopter d’ici à 2023 doit être sous leur contrôle direct et ne doit, en aucune manière, être délégué à l’industrie. En Argentine, pays qui pourrait adopter Codentify, une plainte a été déposée contre Inexto, l’entreprise française qui assure un semblant d’indépendance au système de traçabilité de PMI, « un système pervers (…) confondant en une seule et même personne le contrôleur et le contrôlé, (…) inefficace (et) facilitateur d’évasion fiscale ».

En dépit des critiques légitimement adressées à cette solution, la Commission européenne, à l’initiative d’une nouvelle directive sur les produits du tabac visant à harmoniser leurs conditions de traçabilité sur le continent, vient d’accorder un cadeau aussi incompréhensible que dangereux aux industriels : contrairement aux dispositions du Protocole de l’OMS, ceux-ci contrôleront bien une partie du dispositif européen. Des « concessions » créant de très « sérieuses inquiétudes » chez la propre porte-parole de la Commission, Anca Paduraru. Les lobbyistes des cigarettiers ont si bien travaillé qu’ils ont créé les conditions d’un imbroglio juridique repoussant aux calanques grecques l’application de règles harmonisées de traçabilité au niveau européen. En Europe, le « monde sans tabac » de PMI n’est pas pour demain.


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