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« Les relations UE-Maroc sont en pleine évolution »

jeudi, 25 juillet, 2019 - 09:41

Un entretien avec Constantin Tsakas (notre photo), délégué général de l’Institut de la Méditerranée (*) et secrétaire général du FEMISE (**) alors que le Maroc s'apprête à célébrer les vingt ans de règne de Mohammed VI.

Myeurop.info : Quelle est la nature des intérêts communs entre l’Union européenne et le Maroc ?

Constantin Tsakas : Il s’agit d’une relation ancienne et privilégiée déterminée par le pôle de « stabilité dynamique » que constitue le Maroc au sein de la rive sud de la Méditerranée. Une relation assise également sur les liens économiques et politiques étroits entre ce pays et plusieurs membres de l’UE au premier rang desquels ont trouve la France et l’Espagne. Ces dernières années, la politique européenne à l’égard du Maroc a évolué et il se trouve que la politique marocaine a évolué également de manière assez parallèle. L’accord commercial plutôt classique entré en vigueur en 2000 a été suivi, en 2008, du partenariat renforcé de « statut avancé » consistant à élargir les domaines de coopération. Mais, depuis 2016, dans le cadre de sa politique de voisinage, l’UE entend désormais s’intéresser aux « voisins des voisins » en élargissant sa focale sur les pays d’Afrique sub-saharienne où, précisément, le royaume a beaucoup investi depuis quelques années. Donc, dans une certaine mesure, on « dé-cible » afin de faire jouer les synergies, l’UE considérant le Maroc comme une sorte de « hub européen » vers l’Afrique tandis que le Maroc pourrait s’appuyer sur ses relations étroites avec l’Union pour approfondir sa coopération régionale.

Le « statut avancé » est-il le prélude à une union plus étroite avec l’Europe ?

Bien sûr. Il s’agit d’aller pour le Maroc vers un statut de pays associé à l’UE comportant une intégration au marché unique européen par une union douanière. Mais l’on n’en est pas encore tout à fait là. La libéralisation du commerce a longtemps porté essentiellement sur les produits industriels, ce qui a permis à l’UE de multiplier par trois ses exportations en vingt ans mais également au Maroc, grâce à l’implantation d’entreprises européennes, de renforcer ses propres exportations industrielles, les produits finis d’équipement et de consommation représentant désormais deux tiers des ventes du Maroc dans l’Union (16% rien que pour les ventes d’automobiles). Il faut toutefois reconnaître que ces relations d’échange restent déséquilibrées en défaveur du Maroc, celui-ci accusant avec l’Europe un déficit commercial de près de 8% du PIB… Donc, il faut rendre les relations moins asymétriques et plus égalitaires, notamment en incluant dans le libre-échange les produits agricoles et les services tout en s’ouvrant intelligemment. A cet égard, l’accord agricole et l’accord de pêche qui ont été adoptés cette année vont dans le bon sens même s’il faut aller plus loin dans l’harmonisation des règles sanitaires et d’origine. Un plus long chemin reste à parcourir en matière d’échanges de services et notamment de services financiers. Tout cela est en discussion dans le cadre du traité de « libre échange complet et approfondi » (ALECA) dont les négociations doivent reprendre. C’est un processus à long-terme qui prendra plusieurs années mais le chemin est tracé qui devrait un jour trouver sa conclusions dans un accord d’association gagnant-gagnant.

La libre circulation des biens et des personnes n’est pas pour demain…

Vous savez, on avance par petites touches. Prenez le « partenariat pour la mobilité » signé en 2013. C’est un accord de facilitation d’obtention des visas pour les Marocains en échange de la réadmission au Maroc de tous ses nationaux ou de ceux qui ont transité par le Maroc entrés illégalement sur le territoire de l’UE. C’est un accord évolutif, on peut faire bouger les curseurs, commencer par exemple par favoriser les visas longs ou les entrées multiples pour les jeunes entrepreneurs désireux de se former. En outre, s’il y a davantage d’intégration des marchés dans les services à travers l’ALECA, il faudra que cela aille de pair avec plus de possibilités de déplacement.

Le Maroc serait un « sas de régulation » de l’immigration clandestine venant d’Afrique sus-saharienne ?

N’allons pas jusque-là. L’Union souhaite plus de régulation, plus de transparence dans ses relations migratoires avec son partenaire marocain qui – on ne le sait pas assez – n’a pas une approche purement sécuritaire de la question car il a mis en place une gouvernance migratoire à vision humanitaire et de co-développement. Pour résoudre la grave question du chômage des jeunes au Maroc, il faudrait certainement intensifier l’entreprenariat social, celui qui, au delà des objectifs de profit, contribue à l’amélioration des conditions de vie. Il faut pour cela des outils adaptés (banques participatives, micro-finance…) et l’Europe peut, à cet égard, favoriser ce que l’on appelle le « match making » (mise en relation) via des plateformes électroniques. Cela rentrerait tout à fait dans le cadre de l’initiative européenne de voisinage (IEV) qui vise notamment à favoriser l’emploi et la croissance dite « inclusive » et qui a alloué, pour la période 2014-2017, quelques 800 milllions d’euros au Maroc après 1,4 milliards d’€ entre 2007 et 2013. D’autres programmes plus modestes bénéficiant au Maroc pourraient être renforcés comme le programme « organisation de la société civile » ou « l’Instrument européen pour la démocratie et les droits de l’homme ».

Les montants en question ne paraissent pas si considérables…

Mais ils sont largement complétés par d’autres financements. Notamment les prêts-projets de la Banque européenne d’investissement dans le cadre de la FEMIP (***) qui ont permis d’acheminer vers le Maroc plus de 4 milliards d’euros sur la période 2007-2017. Il ne faut pas oublier non plus le soutien de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) en faveur d’une quarantaine de projets d’infrastructure et d’efficacité énergétique pour un montant de 1,5 milliard d’€ depuis 2012. Enfin, le plan d’investissement extérieur de l’UE doit mobiliser en faveur de l’Afrique et du voisinage de l’UE quelques 44 milliards d’€ entre 2017 et 2020.

En conclusion, comment qualifieriez-vous l’avenir des relations UE-Maroc ?

Prometteuses, très prometteuses. Pourvu, encore une fois, que les objectifs soient bien ciblés, les étapes bien définies et que le principe de responsabilité mutuelle des deux partenaires soit effectivement mis en œuvre.

Propos recueillis par Daniel Vigneron

(*) Fondé en 1994 par la Région PACA, le Conseil Général Bouches-du-Rhône, la Mairie de Marseille et la CCIMP, l’Institut de la Méditerranée vise à offrir à ses partenaires un instrument d’analyse, d’expertise et de montage de projets sur la grande région euro-méditerranéenne.

(**) « Forum Euro-Méditerranéen des Instituts de Sciences Economiques » qui vise à renforcer les capacités d’analyse et d’action des partenaires de l’Institut de la Méditerranée.

(***) « Facilité Euro-Méditerranéenne d’Investissement et de Partenariat »


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