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Brexit : le sort de l’Irlande va se jouer à Londres

jeudi, 17 octobre, 2019 - 17:37

L’accord sur le Brexit intervenu jeudi matin devrait être validé dans les prochaines heures par le conseil européen. Mais sa ratification, samedi, par le Parlement britannique est en revanche très aléatoire. Les deux Irlande ne sont pas assurées d’éviter le retour d’une frontière.

Un nouvel accord sur le Brexit a été scellé, ce jeudi matin, entre le Royaume-Uni et l’Union européenne. Dans les heures qui viennent, il devrait être approuvé par le Conseil européen réuni jusqu’à demain à Bruxelles.

Mais le sort de ce texte est désormais entre les mains du Parlement britannique qui est convoqué samedi pour l’approuver. Or, le leader du parti travailliste Jeremy Corbyn ainsi que le petit parti DUP (nationalistes) d’Irlande du Nord ont annoncé qu’ils ne le voteraient pas.

Dans ces conditions, le Premier ministre britannique Boris Johnson n’est nullement assuré de réunir une majorité sur cet accord. En cas de rejet, le spectre d’un « no deal » resurgira, à moins que de nouvelles élections bouleversent complètement la donne.

Au centre de toutes les tensions, la situation de l’Irlande qui, en cas de « no deal », verrait se rétablir une frontière entre la République d’Irlande, toujours membre de l’UE, et l’Irlande du Nord britannique.

Ce qui, de l’avis même de l’ancien premier ministre, Tony Blair, remettrait gravement en cause le rétablissement de la paix survenu il y a 21 ans entre les deux pays.

Un « Taoiseach » très actif

L’Irlande est donc plus que jamais l’épicentre de cette séparation cataclysmique. Il faut d’ailleurs souligner le rôle central dans ces difficiles négociations du Premier ministre Irlandais, que l’on désigne à Dublin sous le terme de Taoiseach, le chef.

De fait, Leo Varadkar, médecin d’origine indienne nettement positionné à droite, s’est beaucoup impliqué dans les négociations du Brexit depuis sa désignation en juin 2017.

Il a en particulier forgé la cohésion européenne face à Londres grâce au dialogue constamment entretenu avec les pays de l’Est qu’il a su sensibiliser sur le risque d’un nouveau « rideau de fer » entre les deux Irlande.

L’ « ouverture » britannique

Si les négociateurs sont finalement parvenus à un accord, c’est que Boris Johnson et les « hard brexiters » ont bougé en direction de l’Europe. A son tour, celle-ci a mis beaucoup d’eau dans son vin en modifiant substantiellement son « backstop » – littéralement le « non retour en arrière » – qui visait à écarter tout rétablissement de frontière en Irlande.

Un « backstop » qui a valu au précédent accord européen d’être rejeté à trois reprises par le parlement britannique et dont « Bojo » et ses amis ne voulaient pas entendre parler. Car le maintien – certes provisoire mais sans durée définie – de tout le Royaume-Uni au sein de l’union douanière européenne revenait en quelque sorte à « désarrimer » l’Ulster – l’autre nom de l’Irlande du Nord – et la Grande Bretagne.

Incohérences juridiques

Bizarrement, les contre-propositions faites il y a quelques semaines par Boris Johnson continuaient pourtant de traiter l’Ulster à part en acceptant le maintien partiel de l’Irlande du nord dans le marché intérieur européen pour ce qui concerne les échanges de marchandises.

Mais, parallèlement, Londres refusait le maintien de l’Ulster dans l’union douanière européenne qui a supprimé tous les droits de douanes ou barrières diverses. Pour les Européens, il y avait là une contradiction juridique évidente puisque le marché intérieur interdit toute entrave pécuniaire.

La « porte de derrière » qui inquiète les Européens

Mais les Européens redoutaient par dessus tout de voir leur union douanière contournée « par la porte de derrière » comme disent les anglophones. Car, pour éviter le rétablissement d’une frontière entre les deux Irlande, le Premier ministre britannique proposait des contrôles déclaratifs en amont et de simples vérifications ponctuelles à distance dont devaient être en outre exemptées les petites entreprises irlandaises.

En somme, les produits « made in UK » taxés par l’Union après le Brexit pouvaient fort bien échapper aux taxes en entrant en république d’Irlande et en poursuivant éventuellement leur route vers d’autres pays de l’UE.

Le compromis est là…

C’est pourquoi l’accord de ce matin fait la part des choses. L’Irlande du nord reste bien sûr en Union douanière avec la Grande Bretagne mais uniquement pour les produits qui lui sont destinés.

En revanche, les produits qui sont identifiés par les douanes britanniques comme devant simplement transiter par l’Irlande du nord pour aboutir finalement en République d’Irlande ou dans tout autre pays de l’UE se verront appliquer les droits européens imposés à l’entrée de l’UE. En outre, les règles européennes sur la TVA s’appliqueront à l’Irlande du nord ainsi qu’un certain nombre de réglementations.

En somme, la Grande-Bretagne sauvegarde son indépendance et l’Irlande évite une dangereuse séparation au prix d’un mécanisme pour le moins complexe.

… mais le risque n’est pas écarté

Si toute cette laborieuse construction devait finalement s’écrouler, la république d’Irlande se retrouverait dans une situation économique problématique. Car le Royaume-Uni, s’il veut supprimer tous les droits de douanes sur 88% de ses importations, entend les maintenir dans un certain nombre de domaines, les vêtements et la viande notamment.

Ce qui a de quoi faire frémir les Irlandais qui destinent la moitié de leurs exportations de bœuf au Royaume-Uni. Plus largement, tout le commerce irlandais dépend lourdement des exportations vers le voisin britannique mais aussi des importations dont 23% proviennent du royaume.

Leur prix va donc augmenter car, en l’absence d’accord ou, tout simplement, de disparition du marché unique, l’UE va taxer le « made in UK ».

En outre, deux tiers des importations irlandaises viennent ou transitent par le Royaume-Uni. On s’imagine le casse-tête des contrôles pour les entreprises…

Récemment, un institut de recherche estime à 5% la chute du PIB irlandais qui interviendrait en cas de « no deal » ou de « hard Brexit ». Et 40.000 emplois pourraient disparaître en Irlande, ce qui, transposé à l’échelle de la France, équivaut à un demi million d’emploi !

Le spectre du méga-paradis fiscal

Retomber dans un « no deal » serait donc catastrophique, pour le Royaume-Uni bien sûr, mais aussi pour certains pays européens très exposés comme les Pays-Bas – gros exportateur et investisseur outre-Manche – et surtout, comme on l’a vu, l’Irlande.

Economiquement déstabilisée, politiquement menacée, la République pourrait de surcroit voir se compliquer ses relations avec l’Union.

Quant à cette dernière, ce qu’elle redoute par dessus tout en cas de « hard Brexit », c’est de voir se créer à sa porte un énorme paradis fiscal déréglementé. Ce qui aurait des conséquences d’une autre échelle que les petits paradis du Luxembourg ou de Jersey…


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