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L’huile d’olive menacée par le Nutriscore ?

jeudi, 10 décembre, 2020 - 11:20

Par  admin

Le fameux système d’étiquetage alimentaire n’est pas favorable à l’huile d’olive, qu’il classe au même niveau que certains sodas. Les producteurs italiens et espagnols de la filière oléicole s’inquiètent de la généralisation du Nutriscore en Europe et de potentielles conséquences de sa mésinterprétation par les consommateurs des pays non-méditerranéens.

L’Europe aura-t-elle la peau de l’olive, de son huile et de ses producteurs ? L’inquiétude est en effet vive chez les fabricants italiens et espagnols d’huile d’olive, alors que le Nutriscore, ce système d’étiquetage nutritionnel – défendu par la France dans l’Union européenne (UE) – se généralise sur les produits disponibles dans les supermarchés du continent. Après de nombreux pays européens, l’Allemagne vient à son tour d’adopter le Nutriscore et sa classification supposée éclairer les choix des consommateurs, en apposant sur chaque produit un logo indiquant, grâce à un code couleur – du vert au rouge – et à un classement par lettres – de A à E – si celui-ci est bon, ou pas, pour la santé.

Un système d’étiquetage controversé

Problème : quels que soient son origine, son mode de fabrication ou sa qualité, l’huile d’olive, même « extra-vierge », même issue des récoltes de « petits producteurs », même utilisée avec parcimonie, ne décroche, au mieux, qu’un piteux « C ». Un avertissement qui a de quoi faire fuir le consommateur ; une forme de sanction qui, surtout, fait bondir les exploitants italiens, vent debout contre un Nutriscore perçu comme une invention technocratique menaçant tant leur modèle économique qu’une part entière de la culture méditerranéenne, que celle-ci soit culinaire, agricole et même paysagère, les champs d’oliviers faisant partie intégrante du patrimoine immatériel transalpin où ils façonnent, depuis des millénaires, les campagnes d’Italie, d’Espagne ou de Grèce.

Ce n’est pas le principe d’un étiquetage qui inquiète les producteurs d’huile d’olive, mais bien la manière dont est établi le Nutriscore, dont « la classification simpliste pourrait éloigner les clients des aliments qui présentent tant d’avantages, scientifiquement démontrés, pour la santé », redoute la présidente de l’Association des industriels italiens de l’huile d’olive (Assitol), Anna Cane, interrogée par la presse spécialisée. Selon elle, l’huile d’olive extra-vierge est encore plus mal notée que « certains sodas », « et cela même si les effets bénéfiques de l’huile d’olive extra-vierge sur la santé font l’objet d’une variété toujours croissante de découvertes scientifiques » tendant à en prouver les bienfaits.

Même son de cloche au-delà des Pyrénées : « Les consommateurs auront du mal à comprendre pourquoi un produit qui est associé depuis si longtemps à une alimentation saine – l’huile d’olive extra vierge – obtient soudainement une telle classification », a ainsi déclaré Juan Revenga, professeur à l’université de San Jorge, membre de l’Académie espagnole de nutrition et du comité scientifique de la Fondation espagnole des nutritionnistes. Un instrument de notation grossier selon l’expert, qui ne différencie même pas entre les huiles d’olive de qualité et les productions industrielles bas de gamme : « Personne ne peut comprendre pourquoi un tel score est attribué à l’huile d’olive sans considérer ses différentes qualités : dans le Nutri-Score, un C comprend l’huile d’olive extra vierge, l’huile d’olive vierge, l’huile d’olive non vierge et l’huile d’olive obtenue par raffinage. C’est un non-sens ! ».

Comment un produit aussi vanté que l’huile d’olive peut-il être considéré comme moins bon pour la santé qu’un vulgaire soda ? Cette incongruité tient, en grande partie, aux critères sur lequel repose le Nutriscore, dont les notes comparent des produits appartenant en réalité à une même catégorie d’aliments – une subtilité qu’ignorent la plupart des consommateurs. Mais pas les acteurs italiens de la filière, dont Mme Cane résume le dilemme et la colère : « en tant que producteurs, nous aurions vraiment mauvaise mine puisque nous avons (répété) aux consommateurs que l’huile d’olive est l’un des meilleurs aliments que vous puissiez mettre sur votre table ». L’extension programmée du système d’étiquetage place donc les producteurs italiens dans une position délicate.

Si l’avenir de l’huile d’olive ne semble pas, à moyen terme, menacé dans les pays où celle-ci est produite, c’est au sein des pays non méditerranéens, comme l’Allemagne, que sa réputation de « graisse saine » a le plus de chances de souffrir. « L’introduction du Nutriscore en Allemagne est susceptible d’entraîner un impact (négatif) sur notre activité ainsi que sur l’ensemble de la marque ”Made in Italy” », craint ainsi Mario Rocchi, l’un des poids lourds du secteur : « ce que je ne sais pas encore, c’est l’ampleur des dommages que cela produira ». La solution passera, pour le patron du principal exportateur italien d’huile d’olive, par « l’éducation alimentaire, (qu’un) algorithme (comme le Nutriscore ne remplace) pas ».

Une filière d’ores et déjà fragilisée

En attendant, les nuages s’amoncellent au-dessus des exploitations oléicoles européennes. En raison de mauvaises conditions climatiques, mais aussi de problèmes phytosanitaires, dus par exemple aux attaques de la bactérie xylella sur les oliviers, la production italienne d’huile d’olive extra-vierge a atteint, en 2018, son plus bas niveau en 25 ans, s’écroulant de 57% par rapport à l’année précédente. Sans parler de la concurrence des huiles « low cost », produites dans des pays comme le Maroc, mais vendues, à l’étranger, sous l’étiquette « made in Italy ». Un préjudice économique, mais aussi en termes d’image, qui explique, du moins en partie, la mauvaise santé d’un secteur qui a enregistré 1,2 milliard d’euros de pertes et la suppression de quelque 100 000 emplois.

En Espagne, les producteurs montent au créneau pour pointer du doigt le risque que fait peser le Nutriscore sur toute la filière : dans le quotidien national El Pais, le secrétaire national de l’association de producteur d’huile d’olive parle de « scandale absolu » et dénonce « un système de classification nutritionnelle qui induit le consommateur en erreur (…) Considérer l’huile d’olive au même niveau que les huiles de graines, y compris l’huile de colza, est une fraude totale à l’encontre des consommateurs ». Déjà en novembre dernier, la présidente du comité scientifique de l’Agence espagnole pour la sécurité alimentaire et la nutrition (Aesan) avait estimé que le système d’étiquetage était « déroutant » : le Nutriscore « vise une simplification, mais n’est en rien facile à comprendre », a jugé la scientifique, rappelant que le système ne permettait de « comparer qu’entre les références d’une même catégorie » d’aliments – et non « des fruits avec des céréales », de la viande avec des légumes… ou de l’huile d’olive avec une boisson gazeuse.

L’Europe et la France se tirent une balle dans le pied

Face aux 63 000 tonnes d’huile d’olive produites chaque année par l’Espagne et aux 27 000 tonnes annuelles italiennes, la France et ses 5800 tonnes fait pâle figure. Pourtant, le pays fait partie des 5 premiers consommateurs d’huile d’olive au monde (avec l’Italie, l’Espagne, la Grèce et les États-Unis), et le précieux petit fruit noir ou vert fait vivre près de 40 000 oléiculteurs, principalement en région PACA et en Rhône-Alpes.

L’intense lobbying de nombreux pays membres, et en premier lieu la France, de tenter d’imposer le Nutriscore comme une norme à l’échelle européenne pourrait lourdement impacter une filière déjà fragile et emblématique de nombreux territoires, de Cadix à Athènes, en passant par Narbonne et Palerme. Car, comme le rappelle non sans ironie le propre site Internet de la Commission européenne, l’UE demeure « le premier producteur, consommateur et exportateur d’huile d’olive » dans le monde, assurant 67% de la production mondiale sur 4 millions d’hectares.

Le Nutriscore pourrait donc bien porter un coup fatal à une filière d’ores et déjà en proie aux plus grandes difficultés, tout en supprimant des centaines de milliers d’emplois et redessinant – sans doute pas pour le meilleur – les paysages ruraux des pays méditerranéens.

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