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Kazakhstan : des élections législatives à… l’américaine ?

samedi, 9 janvier, 2021 - 11:49

Trente ans après son indépendance, et près de deux ans après la démission surprise de l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev, au pouvoir depuis la disparition de l’URSS, le Kazakhstan organise ce dimanche 10 janvier 2021 des élections législatives. Un scrutin sous haute surveillance destiné à renouveler la chambre basse du Parlement, mais aussi les parlements des 14 districts que compte le pays, qui s’apparentent aux régions françaises, nonobstant leur taille démesurée. Le Kazakhstan est en effet grand comme cinq fois la France, pour seulement 19 millions d’habitants.

« Certains villages sont éloignés de 300, parfois, 500 kilomètres les uns des autres. Malgré cela, au Kazakhstan, pas de vote par correspondance : même le plus petit village dispose de son bureau de vote ». Aucune ironie dans les propos de l’un des membres de la commission électorale, détaillant l’organisation du scrutin à l’avant-veille de l’ouverture des bureaux. Alors même que le problème de la taille de certains États américains, eux aussi ruraux, et l’éloignement des électeurs, sert encore aujourd’hui de justification au très contesté système de vote par correspondance américain.

Au Kazakhstan, on rit sous cape en voyant la plus vieille démocratie du monde se déchirer depuis des mois. Lors de la présidentielle kazakhstanaise de 2019, une équipe de Radio Free America (de notoriété publique financée par la CIA, héritage de l’époque de la guerre froide) avait dénoncé des « centaines d’arrestations arbitraires d’opposants » le jour du scrutin. Autant dire que l’invasion du Capitole par des milliers de manifestants pro-Trump et les accusations de fraude électorale à grande échelle proférées par le président en exercice ne sont pas passées inaperçues…

Pas de vote par correspondance au Kazakhstan, neuvième pays le plus grand du monde

Ici au Kazakhstan, ou près de la moitié de la population vit dans des villages de quelques dizaines d’âmes, et où une grosse partie des « urbains » habite en réalité dans de petites villes que l’on qualifierait de villages ou de hameaux en Occident, parcourir des kilomètres pour aller voter n’est manifestement pas un problème. Malgré les -30° en journée (vendredi 8 janvier, – 16°C « seulement » prévus dimanche jour du scrutin), malgré le vent glacial et la neige. Lors de l’élection présidentielle de 2019, le taux de participation avait d’ailleurs atteint 77 %.

Pour ces élections législatives, organisées pour la première fois à la proportionnelle, les juristes internationaux – dont des français – sollicités par le gouvernement kazakhstanais pour le concevoir, ont « regardé les systèmes proportionnels et majoritaires utilisés en Europe pour finalement choisir un système proportionnel qui permet de mieux refléter l’opinion de la population », rappelle le professeur de droit Talgat Kaliyev, non sans avoir cité préalablement Montesquieu, « dont le principe de séparation des pouvoirs a servi  de modèle », ici aussi. Résultat, les cinq partis présentant des candidats à ces élections escomptent avoir des élus, sachant qu’il leur faut pour cela franchir le seuil minimal de 7 % des suffrages.

« Avec 7 % des voix, nous aurons sept députés » se réjouit effectivement l’un des leaders du parti rural Aouyl devant les journalistes étrangers. Son parti présente des candidats partout « essentiellement des agriculteurs, mais aussi des académiciens et des docteurs », malgré la taille démesurée de certaines circonscriptions (districts). Il espère en réalité réaliser un score supérieur au seuil minimum pour obtenir des élus à la chambre basse du Parlement. « Les gens simples qui vivent à la campagne ont été oubliés par les autres partis, mais ils se souviennent qu’ils existent au moment des élections. Pourtant, au cœur de la pandémie provoquée par le coronavirus [bien que très rural, le Kazakhstan déplore 2500 victimes du Covid-19, NDLR] les agriculteurs qui produisent de quoi manger pour le reste du pays ont montré qu’ils en étaient la colonne vertébrale ».

Des centaines d’observateurs internationaux et de journalistes étrangers, des giga-octets de données en accès libre sur l’organisation des élections, le financement des partis, la désignation des candidats – parfois par le biais de primaires internes – mis en ligne par le gouvernement et les partis participants au scrutin : autant de leviers actionnés pour permettre au scrutin de se hisser au niveau des « standards des pays membres de l’OCDE », comme on peut le lire dans les plaquettes de présentation de ces élections, et l’entendre dans la bouche de tous les leaders politiques qu’il nous a été donné de rencontrer.

C’est aussi évidemment le leitmotiv du parti au pouvoir, NurOtan, qui semble mener une campagne…. à l’américaine. Au siège du parti, une war-room permettra dimanche de suivre le déroulé du scrutin et les résultats des élections ville par ville, district par district, à grand renforts d’écrans géants où sont projetés la carte du pays et le nombre de sièges à pourvoir dans les parlements régionaux et national, mais aussi à l’aide de tables interactives tactiles à faire pâlir d’envie les militants de LREM ou de LesRépublicains à Paris.

La демократия (démocratie) à toutes les sauces

Chez NurOtan, nul besoin de traducteur pour détecter que le mot демократичный [demokratichnyy], démocratique) est martelé à tout bout de champ par ses dirigeants lors de la conférence avec la presse étrangère. « Notre engagement pour la демократия (démocratie) est révolutionnaire : tous ces changements демократичный (démocratiques) dans notre système de désignation des responsables politiques sont notre objectif à long terme ». « Nous avons opté pour un changement systématique en faveur du pluralisme ». «  Le dialogue permanent entre l’État et la population, c’est un nouveau modèle de демократия (démocratie) ». En une heure et quart de temps, le mot демократия (démocratie) et ses dérivés ont dû être prononcés cent fois.

 Il faut dire que les réseaux sociaux ont beaucoup contribué à l’émergence d’adversaires politiques pour le parti au pouvoir, comme le tout nouveau Adal, créé par… le gendre de l’ancien président Noursoultan Nazarbaïev. Un parti qui assume totalement être d’abord et avant tout digital, revendiquant 300 000 membres, essentiellement devenus membres via son site Internet et son application mobile. Une application qui permet de faire remonter simplement problèmes et idées aux cadres du parti, mais aussi de suivre des live vidéos quotidiens avec ses jeunes leaders. On s’attendrait presque à voir sortir un groupe de K-Pop coréen de la salle où un live est en cours, quand on voit les jeunes militantes en jeans baskets déambuler dans les couloirs smartphone en main, reléguant les journalistes invités à un point presse dans un petit bureau ultra chauffé d’un des immeubles ultra-modernes de la capitale Nur-Sultan, au grand dam du (très jeune) fondateur du parti.

La pandémie de coronavirus n’a pas épargné le Kazakhstan. Même si le nombre de victimes ici est très inférieur à ce que l’Europe ou les États-Unis connaissent, les gestes barrières sont aussi de mise ici, et l’essentiel de la campagne officielle débutée en décembre a basculé sur les outils digitaux. Ici aussi, l’exécutif n’est pas à l’abri des critiques de l’opposition quant à sa gestion de la pandémie : au parti populaire du Kazakhstan, on dénonce le transfert vers le privé d’une partie du système de santé. « La santé n’est pas une marchandise, et le gouvernement doit fournir gratuitement des services de santé et l’éducation à la population » défendent les cadres de l’ancien parti communiste kazakh.

Un parti qui a changé de nom récemment, « parce que pour certains, le nom de communiste est associé à quelque chose de mal, même si nous ne pensons pas que tout était mal avant » du temps du Kazakhstan république socialiste soviétique. Sans nostalgie pour autant : « si vous avez encore un parti communiste en France, c’est parce que la France n’a pas connu les conséquences dramatiques de la gouvernance du parti communiste soviétique » précise l’un des cadres du parti populaire, revendiquant être « le seul parti de gauche du Kazakhstan ». Poing en l’air sur ses affiches, tout comme son logo, sur fond rouge, comme au bon vieux temps. Un ex parti communiste déshérité, puisqu’aujourd’hui dans l’opposition, mais qui soutient les « évolutions демократичный  (démocratiques) graduelles mises en œuvre par le gouvernement, car l’Histoire a montré que les changements brutaux ont parfois des conséquences tragiques ».

Chose amusante, la langue russe (deuxième langue officielle du Kazakhstan, mais utilisée par tous les leaders politiques lors des rendez-vous organisés avec la presse étrangère, à l’exception du parti rural, dont les premiers mots d’accueil étaient prononcés en kazakh) partage certains mots avec le français l’anglais ou le latin, les rendant aisément repérables en attendant la traduction. C’est le cas du mot спонсор [sponsor], qui paraît parfaitement incongru dans la bouche d’un ex leader communiste, parlant de son budget de campagne.

Et pourtant : l’idée de sponsors d’un parti est parfaitement assumée ici, puisque prévue par la loi électorale.  Faute de pouvoir demander des cotisations à leurs membres, beaucoup trop pauvres pour cela (une plaquette en russe du parti populaire comparant les niveaux de vie moyen des habitants de différents pays occidentaux avec celui du Kazakhstan l’évalue à 2,5 $ par jour, contre 45 $ en France), les partis politiques sont donc financés par des sponsors, en réalité, des entreprises privées ! Chose interdite depuis 1995 en France, mais parfaitement assumée et organisée dans d’autres démocraties, dont la première d’entre elle : les États-Unis, encore.  C’est cependant le seul point commun : au Kazakhstan pas de démesure (la campagne électorale américaine de 2020 a coûté au bas mot 11 milliards d’euros aux démocrates et aux républicains). Si le budget максимум

[maksimum] pour la campagne des législatives kazakhstanaises est fixé à 1 million d’euros par parti, cette somme peut-être apportée indifféremment par un comme par vingt sponsors « privés », comme nous l’a expliqué le directeur financier du tout nouveau mouvement ouvertement pro jeune et féminin Adal. Des jeunes et des femmes que tous les partis ont mis en avant parmi leurs candidats.

D’où l’insistance des leaders du parti populaire (Quazaqtan halyq partiasy en kazakh, nom inscrit en alphabet romain et non cyrillique sur ses affiches, une réforme en cours visant à affranchir le kazakh, langue d’origine turcique, de l’alphabet utilisé pour retranscrire le russe à l’écrit) pour justifier son budget de 387 millions de teng kazakhs (700 000 euros), dont un quart « vient des caisses  du parti ». « Indépendamment de tout soutien en provenance de l’étranger » nous explique-t-on. L’histoire ne dit pas si les ex-camarades vendent du muguet le 1er mai au Kazakhstan : il fait pourtant entre 22 et 28 degrés à ce moment-là de l’année ici, climat continental oblige.

Le fait que cinq partis présentent aujourd’hui des candidats, contre sept lors des dernières élections législatives, et dix-neuf dans les années 90 (beaucoup ont fusionné pour gagner en efficacité) est sans doute le signe que la jeune démocratie kazakhstanaise entre de plain-pied dans l’âge de raison. L’entrée probable au Parlement national de députés de partis qui n’y étaient pas représentés jusqu’ici devrait en être l’un des signes probants, dans les jours prochains.

Nur-Sultan, Jean-Baptiste Giraud, PolitiqueMatin.fr


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