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La souveraineté européenne doit prendre en compte les particularismes régionaux

jeudi, 16 décembre, 2021 - 14:44

L’Union européenne réfléchit actuellement à un système d’étiquetage alimentaire harmonisé qui entrerait en vigueur au quatrième trimestre 2022. Le système du Nutri-Score, choisi et soutenu par la France, défavoriserait de nombreux produits régionaux. Une aberration, à l’heure où la France, qui va prendre la présidence de l’UE le 1er janvier 2022, prône la sécurité et la souveraineté alimentaire et la prise en compte des traditions locales.

Encore une fois, la campagne présidentielle française, qui vient de débuter, promet des débats houleux, entre candidats, et ses traditionnels antagonismes (économiques, sociétaux, sociaux, etc.), dont l’un d’eux ciblera peut-être plus que jamais, alors que le repli sur soi et le nationalisme ont le vent en poupe, la question européenne.

Pas encore officiellement candidat mais déjà en campagne selon certains commentateurs, le président de la République Emmanuel Macron doit en tout cas revêtir encore pour quelques mois le costume de premier personnage de l’État et ne cesse d’appuyer sur le rôle de l’Union européenne (UE), son renforcement et son approfondissement, surtout face à la montée des souverainismes opposés à Bruxelles.

«Pour une véritable souveraineté alimentaire européenne»

A l’occasion de la présentation à la presse des objectifs de la présidence française de l’UE, qui débutera le 1er janvier prochain, le chef de l’État expliquait les choses ainsi : « Je dirais que nous devons passer d’une Europe de coopération à l’intérieur de nos frontières à une Europe puissante dans le monde, pleinement souveraine, libre de ses choix et maître de son destin ». Le mantra du locataire de l’Élysée ? Mettre en place une «souveraineté stratégique européenne», afin que tous les États membres agissent de concert face aux « menaces communes », mais également pour remplir « des objectifs communs ».

Une souveraineté stratégique européenne aux multiples ramifications et qui doit notamment passer par une souveraineté et une sécurité alimentaire durable et de proximité. «Parmi les enseignements à tirer [de la crise sanitaire due au Covid-19], l’un des plus évidents est ce rappel que l’agriculture est vitale pour les citoyens européens», affirmaient dès 2020 dans une tribune au Monde des eurodéputés de gauche, plaidant «pour une véritable souveraineté alimentaire européenne». Le 19 octobre dernier, le Parlement européen votait dans ce cadre pour la stratégie « De la ferme à la fourchette » (« Farm to fork » ou « F2F »), qui vise à réduire drastiquement le recours aux pesticides et aux engrais chimiques, à réduire le gaspillage, à prendre mieux en compte le bien-être animal, et bien sûr à garantir aux Européens une alimentation saine et nutritive.

«Ce que nous traversons nous rappelle […] les vertus du circuit court avec des produits locaux, frais, de qualité, tout en garantissant des revenus dignes à nos paysans, affirment les eurodéputés. A l’heure où l’on promet aux Européens la sécurité et la traçabilité alimentaire ‘de la ferme à la fourchette’, où l’on plaide pour une véritable souveraineté alimentaire européenne, nous avons besoin des agriculteurs et du monde rural pour assurer notre autosuffisance alimentaire [et] manger plus sainement».

Monde rural et étiquetage nutritionnel des produits alimentaires

Cet enjeu de consommation alimentaire plus durable, plus saine et plus locale ne va pas sans une amélioration des étiquetages alimentaires des produits de consommation — c’est-à-dire les systèmes de notation sur les emballages destinées aux consommateurs. Or ces systèmes, à l’image du Nutri-Score français entré en vigueur en 2016, sont régulièrement remis en cause par les organisations professionnelles car elles désavantageraient le monde rural et notamment de nombreuses productions locales. Producteurs d’huile d’olive en Espagne, ou de jambons en Italie ou encore de fromages en France, ces derniers prennent de plus en plus la parole pour demander aux autorités européennes de ne pas pénaliser les produits régionaux.

Aujourd’hui, l’inscription du Nutri-Score sur les produits crée bien trop de disparités pour qu’une stratégie commune voie le jour. Selon Yves Madre, directeur du think tank bruxellois Farm Europe, cette notation « défavorise des produits simples face aux produits qui ont subi de nombreuses transformations, très industriels, dont la recette peut évoluer sans problème. » Une aberration sanitaire, donc. « Une mayonnaise sans huile, bourrée d’émulsifiants, peut être notée A ou B [les meilleures notes], quand un Saint-Félicien subirait un infamant E », illustre Yves Madre.

Ces « biais », générés par le Nutri-Score, sont régulièrement pointés du doigt par une partie de la communauté scientifique, vent debout contre la méthodologie et l’algorithme du Nutri-Score. Selon le Dr Ramon Estruch de l’Université de Barcelone, « le Nutri-Score n’est pas basé sur les résultats d’études scientifiques. Il présente de nombreuses failles en faisant l’amalgame entre énergie, alimentation, et nutriments ; il n’évalue pas la qualité des protéines, des matières grasses, ou encore des carbohydrates, et il ne souligne pas non plus les aspects positifs tels que la densité élevée des nutriments – minéraux et vitamines – ou le contenu de composants bioactifs. »

Vers un autre système d’étiquetage alimentaire ?

Le système Nutri-Score tel quel va-t-il rester en place ? Rien n’est moins sûr. Si le Parlement européen s’est prononcé en faveur d’un système d’étiquetage harmonisé — dont la mise en place doit intervenir dans un an —, il reste beaucoup de questions à régler. En France, le ministre français de l’Agriculture, Julien Denormandie, a appelé à «ouvrir la méthodologie pour tenir compte des réalités de consommation», et à ne plus défavoriser les produits français. Avec en ligne de mire l’éventualité que la France finisse par abandonner le Nutri-Score et opter pour un compromis avec ses partenaires européens, comme Emmanuel Macron semble l’avoir proposé à son homologue italien Mario Draghi lors de la signature du « traité du Quirinale » en novembre dernier.

 

 


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