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Slovaquie : Maccarthysme dans les Carpates

lundi, 28 février, 2022 - 10:36

Par  admin

Le petit pays d’Europe centrale fait face à une nouvelle crise gouvernementale provoquée par le rejet d’une réforme de la justice portée par la coalition du premier ministre Eduard Heger. Un revers qui met en lumière les pratiques douteuses justifiées au nom d’une croisade anti-corruption qui prend principalement pour cibles les figures de l’opposition. Alors qu’au loin rugissent les canons russes, le spectre d’une épuration politique plane désormais ouvertement sur Bratislava.

 Un nouveau coup dur pour la coalition au pouvoir à Bratislava. Le 18 février, le parlement slovaque a rejeté l’emblématique réforme de la justice présentée par le gouvernement du premier ministre Eduard Heger. Un revers surprise pour le parti populiste OL’aNO, qui n’a pu que constater la défection de deux de ses alliés, les partis Sme Rodina (nationaux conservateurs) et Za L’udi (conservateurs), dont les leaders ont dénoncé « une réforme inachevée et non communiquée » : « nous l’avons averti à plusieurs reprises que la réforme suscitait de sérieuses réserves », a notamment déclaré Veronika Remisova, la présidente du mouvement Za L’udi. Le rejet de la réforme de la justice ouvre ainsi la porte à une nouvelle crise gouvernementale à la tête de la Slovaquie, alors que les autorités du pays, par ailleurs membre de l’UE, font face à des accusations grandissantes de chasse aux sorcières.

Élue en mars 2020 sur la promesse d’un grand coup de ménage, la coalition menée par OL’aNO semble, moins de deux ans plus tard, parvenue à bout de souffle. Ainsi, plus de la moitié des Slovaques (52%) ont récemment demandé la tenue d’élections anticipées, une perspective qui se révèlerait désastreuse pour le parti au pouvoir, dont les sondages prédisent qu’il ne dépasserait pas les 10% des voix. Une piteuse performance qui le placerait en quatrième ou cinquième place – loin derrière les deux principaux partis d’opposition SMER et HLAS, respectivement menés par les anciens premiers ministres Robert Fico et Peter Pellegrini. Calamiteuse, la gestion de la crise sanitaire par OL’aNO ne laisse que peu de marges de manœuvre à la coalition, qui ne semble plus avoir à sa disposition qu’un seul levier pour tenter de redorer son blason : la lutte contre la corruption.

Une lutte contre la corruption instrumentalisée pour museler l’opposition

Une croisade anti-corruption qui, pour légitimes que ses motifs apparaissent, prend une tournure qui n’est pas sans évoquer les pires heures du Maccarthysme américain. Tout à sa volonté de détourner l’attention publique de son bilan, le pouvoir multiplie les procédures douteuses et s’écarte, doucement mais sûrement, des standards européens en matière d’Etat de droit. Ainsi par exemple de la nomination surprise de Daniel Lipsic au poste de « procureur spécial », un rouage clé dans l’appareil slovaque de lutte contre la corruption. Ancien député et patron du parti NOVA, Lipsic, qui avait dû quitter la vie politique après une condamnation de droit commun, a été parachuté par le pouvoir sans remplir aucune des conditions préalables à l’exercice d’un tel poste. D’aucun soupçonnent sa proximité avec les figures de la coalition OL’aNO d’avoir pesé dans la balance, à l’image de l’ONG Transparency International, qui a estimé que la nomination de Lipsic « pourrait menacer l’indépendance du ministère public au-delà des niveaux acceptables ».

De fait, le nouveau procureur spécial n’a pas chômé. Depuis son arrivée il y a un an, les inculpations de figures de la vie politique slovaque se sont multipliées. Avec un point commun : viser les responsables proches de Fico ou de Pellegrini, cibles d’une véritable purge dont on peine à ne pas distinguer le caractère éminemment politique. En d’autres termes, c’est bien l’élimination de toute opposition politique qui est à l’œuvre en Slovaquie, où tout ce que le pays compte d’entrepreneurs et de dirigeants proches du SMER ou du HLAS défile devant des magistrats anti-corruption acquis à la cause du parti OL’aNO. Posent aussi question les méthodes employées par ces juges qui, selon plusieurs témoignages concordants, se servent des déclarations extorquées aux prévenus pour mettre en cause d’autres personnalités de l’opposition, se rapprochant ainsi toujours plus des leaders historiques que sont Fico et Pellegrini.

 Fuite en avant autoritaire 

Des hommes d’affaires réputés proches de l’opposition, le directeur de la banque centrale, et même l’ancien chef de la police slovaque (mystérieusement retrouvé pendu dans sa cellule) : toutes ces personnalités apparaissent comme les victimes collatérales d’une croisade anti-corruption qui adopte de plus en plus les airs d’une féroce répression politique.

Une fuite en avant autoritaire qui, au sein d’un pays membre de l’Union européenne, ne laisse pas d’inquiéter. A l’heure où l’Ukraine voisine sombre dans le chaos et que l’Union Européenne s’érige en rempart démocratique, le signal envoyé par la Slovaquie à ses partenaires occidentaux est on ne peut plus inapproprié. Un nouveau changement de majorité sera-t-il possible avant que cette guerre à la corruption ne précipite la Slovaquie dans un état de non-droit ?

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