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Après un an d’indignation pacifique, Barcelone implose

vendredi, 30 mars, 2012 - 14:41

Hier à Barcelone, lors de la grève générale du jeudi 29 mars contre l'austérité, les affrontements entre Mossos d’Esquadra et Black Blocs étaient particulièrement violents. Bon nombre de Catalans semblent s'être lassés d'un an d'indignation pacifique mais sans grands résultats. Notre correspondant était au cœur des événements.

Réveil courbaturé, relents des bières nécessaires à apaiser une journée chaotique, premier coup d’œil sur les infos sur la journée de grève générale d’hier, jeudi 29 mars. Comme d’habitude, elles divergent: El Mundo parle de l’échec de la grève et La Razon titre sur les héros qui sont allés au boulot tandis que 800.000 personnes manifestaient pour leurs droits sociaux. Mot d’ordre: exalter la violence des manifestants.

De l’autre côté, on évoque une grève réussie, sans trop d’accrocs, mis à part quelques encagoulés du côté de Barcelone. Mot d’ordre: relativiser les heurts urbains et ramener le gouvernement à la table des négociations.

Deux borgnes et 500.000 euros en fumée

Le quotidien conservateur catalan La Vanguardia, dont deux journalistes ont été agressés par des… comment les appeler. Des radicaux comme sur El Pais? Des exaltés comme La Vanguardia? Les violents d’ABC et de La Razon? Disons des Black Blocs, car ils étaient tout de noir vêtu, portaient des lunettes de soleil, trimbalaient des marteaux et… mais n’allons pas trop vite.

Car, dans l’ordre absurde de mon esprit qui refait surface surviennent d’abord les effets causés par l’anarchie lors des manifestations de la veille à Barcelone: on parle de 80 blessés légers, dont 40 Mossos d’Esquadra, les CRS catalans, et surtout de deux blessés graves qui vont sûrement perdre la vue après avoir été la cible de flash-ball. Deux autres ont la rate dans un piteux état après avoir été tabassé par la violence légitime… pardon, par les Mossos.

Pire, pour le maire Xavier Trias, "nous avons touché le fond" et les quelques 300 bennes à ordure brûlées ont fait perdre à la ville un demi-million d’euros.

"Qui sème la misère récolte la colère"

En découvrant les conséquences de ce qui aurait dû être une manifestation pacifique comme on en a tant vu depuis que les Espagnols s’indignent, un bruit grinçant et répétitif agresse mes tympans, des feux crépitent derrière mes rétines et l’odeur de plastique cramé agresse mes parois nasales. Dès midi, la journée de grève a été très sensorielle, entre le bruit des deux hélicoptères qui ont survolé la ville sans répit, les feux de containers mélangés aux gyrophares des Mossos et les éclats de vitre mêlés aux tirs de flashball.

Vers 16h30, quand plus de 200.000 Barcelonais s’apprêtent à descendre vers la Plaça Catalunya, mis à part des coups de peinture sur la Bourse de Barcelone et quelques vitres de banques abîmées, la sérénité de la foule domine. Puis la marche se scinde en deux.

D’un côté, sur le large Passeig de Gracia, la manifestation A. De l’autre, rue Pau Claris, la manifestation Z, les lettres correspondant au degré de self-control des manifestants. Rue Pau Claris, les drapeaux de la CNT et de la CGT flottent dans une atmosphère tendue, la rue étroite ne répercute d’autre chanson que "Qui sème la misère récolte la colère" et des gens vêtus de noir commencent à scotcher les parties sensibles de leur corps et à remonter un masque sur leur visage.

D’une dizaine, ils seront en bas de la rue plus de cinquante à choisir le marteau plutôt que les cordes vocales. Le plus surprenant n’est pas qu’ils brisent quelques dizaines de vitrines de banques -on a tous vu les images de la manifestation anti-Otan de Strasbourg- mais bien la réaction des manifestants lambda. On applaudit, poussé bien sûr par les chauffeurs de salle qui célèbrent chaque nouveau casse, mais tout de même. Personne pour chanter "No a la violencia" comme le faisaient si bien les indignés barcelonais avant de se faire matraquer le 27 mai sur la Plaça Catalunya, ce qui leur avait valu toute la solidarité de la société espagnole.

Gare à ceux qui voudraient immortaliser les destructions: le photographe risque de perdre son précieux joujou si les Black Blocs le voient. De mémoire, ont volé en éclat une ou deux banques Caixa, une agence de voyage, quelques assurances, la vitrine d’une boutique de vêtements, d’autres banques et le Corte Inglés. Le tout sous les applaudissements et le survol des deux hélicoptères.

"Ah, ces jeunes !"

Quelque chose a changé. L’absence de résultats après presque un an de mobilisation pacifique aurait-il fatigué les plus patients à Barcelone? Toujours est-il qu’en rejoignant la Plaça Catalunya, en écoutant les manifestants reprendre les paroles du chauffeur de foule de la CGT, ce qui devait arriver arriva. Les fourgonnettes de Mossos débarquent et la bataille commence.

Certains Black Blocs avaient décollé des pavés, mais lancés de loin, ils ont peu de chance de faire aussi mal que les balles de caoutchouc des Mossos.

Les Mossos ayant repris la Plaça Catalunya à coups de gaz lacrymogène particulièrement nocifs, dont ils inauguraient l’usage avec des masques dignes des tranchées, une course-poursuite s’engage dans les rues adjacentes vers 19 heures, entre les brûleurs de bennes à ordures et les tireurs de caoutchouc.

Entre eux, des passants, costume-cravate ou fille dans les bras, et cet homme cheveux poivre et sel qui déambule tranquillement et nous lâche un "Ah, ces jeunes!" tandis que trois fourgons prennent en course des fuyards. L’objectif? Il suffit d’ouvrir le forum des Mossos pour le découvrir: "Cette fois, ça peut-être l’occasion d’en chasser beaucoup avec des noms, prénoms, antécédents et preuves. A voir si c’est vrai. Ce serait un grand coup!"

Que veulent les Black Blocs?

Et en face, l’objectif de briser des vitrines de banque, de détruire un Starbucks Coffee ou un Zara, sert à quoi? Difficile de savoir, mais il est possible de deviner. Francis Dupuis-Déri émettait quelques notions de base sur les Black Blocs en 2007, dans la revue Mouvements:

Journalistes, porte-parole des groupes réformistes et militants non-violents dérangés par la présence et les actions des Black Blocs concluent trop souvent que les Black Blocs sont anarchistes parce qu’ils ont recours à la force.

Il rappelle donc qu’avant d’être identifiés aux antimondialistes, ces groupes d’action violente sont nés dans le Berlin-Est des années 1980, contre la police qui délogeait les squats d’autonomes. Puis, aux Etats-Unis, les pratiques des Black Blocs ont été reprises pour s’opposer aux néonazis dans les années 1990, avant de devenir un mode d’action couru dans les milieux antimondialisation.

Bref, il s’agit d’un "type d’action collective" avant d’être une idéologie, ses valeurs sont égalitaires et libertaires, l’usage de la violence un instrument choisi, pas une fureur aveugle.

Une journée de grève pour rien?

Francis Dupuis-Déri, chercheur en sciences politique québécois spécialisé sur l’anarchisme, rappelle que les manifestants pacifistes, aidés en cela des médias et des politiques, finissent toujours par rejeter la violence des Black Blocs pour demeurer des interlocuteurs crédibles.

La règle n’a pas manqué au lendemain des affrontements de rue de Barcelone, où le message général est à la dénonciation d’une minorité d’encagoulés rageurs qui viennent dénaturer le message pacifique du reste des manifestants. Fort de cette opinion, le conseiller à l’Intérieur du gouvernement catalan a déjà annoncé un plan antiguérilla urbaine, avec des mesures légales, judiciaires et policières à la clé.

Nous ne voulons pas être le théâtre de groupes à l’instinct criminel qui agissent avec une certaine impunité"

a martelé Felip Puig en réponse aux coups de marteau contre les vitrines des banques de Barcelone. Mariano Rajoy, président du gouvernement, n’a pas non plus traîné pour reprendre les choses en main: il vient d’annoncer que le budget de 2012 subirait un ajustement de 27 milliards d’économies, soit 16,9% de coupe budgétaire pour chaque ministère par rapport à l’année précédente.


© Emmanuel Haddad

Les mauvaises langues diront que dans ces conditions, manifester ne sert pas à grand-chose, sauf à faire perdre une journée au gouvernement dans l’agenda des réformes. Les mauvaises plumes, un peu sarcastiques, teintées d’encre au mauvais goût de plastique brûlé, dessineront même que les "radicaux urbains" n’ont rien à envier aux "radicaux financiers". Et tout ce petit monde s’entredéchirera sous les yeux ébahis des Européens qui plaçaient tant d’espoir dans le soulèvement des indignés espagnols.

Sonnés, ces derniers sauront peut-être redonner espoir à Xavier Trias et son "nous avons touché le fond" les 12 et 15 mai prochains, à l’occasion de leur premier anniversaire.




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