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A Bruxelles, sortir de la clandestinité au péril de sa vie

jeudi, 12 avril, 2012 - 13:16

A Bruxelles, un groupe de sans-papiers en est à son troisième mois de grève de la faim avec pour revendication un droit de séjour et un permis de travail. Malgré leur situation de santé préoccupante, la Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration refuse de négocier.

Cela fait maintenant 90 jours que 23 sans-papiers sont en grève de la faim à Bruxelles et la situation tourne à la crise humanitaire. Trois d’entre eux ont dû être l’hospitalisés. Malgré le suivi médical quasi-constant, les corps s’épuisent.

Aucune raison d'être en Belgique

 
Les corps, mais pas les volontés: ils sont prêts à aller jusqu’au bout. Hier, quelque 80 sympathisants manifestaient devant le cabinet de Maggie De Block, Secrétaire d’Etat à l’Asile et à la Migration. Une Maggie belge aussi intransigeante que la Dame de Fer britannique. Elle affirmait il y a quelques jours encore qu’elle "ne cèdera pas aux grévistes !". Et estimait que "90 % des demandeurs d’asile n’ont pas de raisons de venir ici !".
 
Banderolle sur le bâtiment de la VUB où sont accueillis les sans-papiers
 
Ces grévistes, ils s’appellent Youcef, Omar, Abou, Monceif ou encore Mohammed. Ils viennent de Mauritanie, du Maroc, de Tunisie, de Côte d’Ivoire, d’Algérie et du Burkina Fasso. Ils ont entre 20 et 30 ans, à l’exception de Mohammed, l’un des porte-parole du groupe âgé d’une cinquantaine d’années. Certains sont en Belgique depuis 2003, d’autres 2007 ou 2008. Mais ce qui les rassemble dans cette maison à l’aspect désolé, en face du campus universitaire de la VUB, c’est un mur: celui du refus et de l’indifférence.
 

Entre dédale administratif et exploitation économique

 
Omar et Mohammed sont les porte-parole du groupe. Seul Omar pourra me parler car, tandis que nous commençons l’entretien, une panne prive tout l’immeuble d’électricité. Et Mohammed est parti prendre des nouvelles des deux demandeurs d’asile qui ont été hospitalisés le matin.
 
Omar est mauritanien. La vingtaine, il est arrivé en 2007 en Belgique, où il a demandé l’asile politique. Il a trouvé tout de suite un job dans l’hôtellerie. Mais au bout de 9 mois, la sentence est tombée: sa demande était refusée. Omar a dû quitter son job déclaré et entrer dans la clandestinité. Il a fait une nouvelle demande, à nouveau refusée. En 2009, lors de la régularisation proposée par les autorités belges, il a tenté de faire reconnaître sa situation. Sans succès.
 
Youssef est marocain, lui aussi âgé de vingt ans et quelques. Il me reçoit sur son grabat, trop affaibli pour rester assis le temps d’un entretien. Il a perdu 23 kilos depuis le début de la grève. Arrivé en Belgique en 2003, il a tenté, lui aussi, la régularisation en 2009, fort d'un contrat de travail dans une société de nettoyage. Malheureusement, entre temps, son employeur a fait faillite. Sa régularisation a donc été refusée car il n’avait plus de travail… Youssef a depuis signé un nouveau contrat et fait une nouvelle demande. C'était il y a six mois, et il n’a toujours pas reçu de réponse. Quelles sont les chances d’aboutir, dans le climat actuel ?
 
Lorsque je lui demande jusqu’où il est prêt à aller il me répond  
Jusqu’au bout! Je ne demande pas la charité. Je ne veux pas d’aide sociale. Je veux des droits, je veux travailler!"

Travailler dans la dignité

 
Tous veulent travailler. Mais ils veulent un travail déclaré. Plusieurs m’affirment qu’ils préfèrent mourir que continuer à travailler dans la clandestinité. Car, si certains politiques ne veulent pas d’eux, des employeurs peu scrupuleux sont très intéressés par ces jeunes que leur situation oblige à accepter des conditions scandaleuses. Presque tous les grévistes ont des expériences de travail en tant que plombier, plongeur, serveur, carrossier, peintre ou encore électricien. Huit longues heures de travail pour 20 euros "au black", cela suffit! Ils ne veulent plus dépendre d’un coup de fil hypothétique pour savoir s’ils travailleront aujourd’hui ou non.
 
Les failles administratives les placent aussi dans des situations aussi absurdes qu’injustes. Comme celle d’Abou qui, demandeur d’asile politique, a travaillé régulièrement pendant près d’un an. Il avait payé trop d’impôts et a droit – théoriquement – à un remboursement de 500 euros. Mais, sans papiers d’identité, il ne peut pas les percevoir !
 

Une situation humanitaire préoccupante

 
Une dame entre et gare son vélo dans le corridor. C’est le docteur Rita Vanobberghen. Elle assure le suivi médical des sans-papiers au jour le jour, après ses heures de travail, dans son cabinet de Schaerbeek, où d’autres sans-papiers constituent une bonne partie de sa clientèle. Elle a travaillé pendant dix ans dans la médecine humanitaire à l’étranger avant de rentrer en Belgique il y a une quinzaine d’années. Madame Vanobberghen est inquiète.
– C’est toujours difficile pour un médecin de suivre une grève de la faim.  
– Quelle est leur condition actuellement ?
– Pour certains, elle devient très préoccupante. Ils ne prennent que du sel, boivent du thé sucré. Même ceux  qui ont été hospitalisés refusent de s’alimenter.
– Vous venez ici tous les jours ?
– Presque, aussi souvent que je peux. Mais il y a d’autres médecins qui viennent les voir. Notamment ceux de la Croix-Rouge. Ou des étudiants en médecine, qui font un boulot formidable. Il y a aussi, des spécialistes, envoyés par le recteur de la VUB (Vrije Universiteit Brussel, NDLR) Paul de Knop".

Chantage humanitaire

 
C’est également Paul de Knop qui a mis ce bâtiment à disposition des sans-papiers jusqu’en juillet. Ce qui lui a valu une avalanche de critiques de la part de personnalités de tous bords. Mais il résiste, et invoque une humanité qui est bien peu à l’ordre du jour.
Et puis, il y a des médecins de l’Office des Etrangers qui sont venus à plusieurs reprises. Ils ont voulu faire signer des décharges aux grévistes de la faim".
Omar, le porte-parole, s’éclipse et revient une minute plus tard avec le document en question: une simple feuille A4, imprimée, avec le nom et le prénom pré-écrit à la main.  Et puis le texte suivant :
 
"Je soussigné (nom- prénom) déclare ne pas vouloir être nourri de gré ou de force de façon artificielle ou médicale jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ixelles, le 03 avril 2012".
C’est la première fois qu’on réagit aussi durement à une grève de la faim en Belgique. Cela tient au climat politique",
affirme le docteur  Vanobberghen. 
 

Maggie fait de la résistance

 
Les sympathisants du groupe de sans-papiers ont tenté de rencontrer les membres du cabinet de la Secrétaire d’Etat. En vain. "C’est elle qui a les clés en main. Elle a le pouvoir discrétionnaire de leur accorder ce qu’ils demandent", me déclare Laurette, l'une des membres du comité de soutien.  
 
Mais la situation humanitaire des grévistes est si grave que le comité essaie à présent d’interpeller tout le gouvernement. Il y a déjà eu des rencontres avec des membres du Parti socialiste, du premier-ministre Elio Di Rupo. Dans une lettre datée du 24 janvier, ce dernier déclarait aux grévistes qu’il comprenait leur colère et leur souffrance. Et leur assurait que
le bien-être de tous [mes] concitoyens et le respect de la dignité humaine [étaient] des priorités que [je] souhaite défendre au sein du gouvernement fédéral".
Le président de la Ligue des Droit de l’Homme, Alexis Deswaef, a également réagi aux accusations de "chantage" qui ont été portées à l’encontre des grévistes de la faim. Dans une interview accordée à la Libre Belgique, il rappelait que des personnalités comme Gandhi avait utilisé cette arme non-violente. Mais surtout, il fustigeait l’opération de régularisation des sans-papiers de 2009 : 
 
Lors de la campagne de régularisation de 2009, un critère de régularisation par le travail avait été prévu. Nous pensions à l’époque que la grosse majorité des sans-papiers serait régularisée sur la base de ce critère-là. Or cela n’a pas été le cas. La procédure a été beaucoup trop longue. Deux ans et demi après le début de la campagne, certaines personnes qui avaient fait une demande de régularisation par le travail n’ont toujours pas eu de réponse. Les employeurs qui, à l’époque, leur avaient promis un contrat d’embauche ouvrant la voie à une régularisation ont dû attendre deux ans avant de recevoir l’autorisation de demander un permis de travail. Bien souvent, ils n’avaient pas attendu et avaient engagé quelqu’un d’autre. Au bout du compte, il n’y a eu que quelques centaines de personnes régularisées sur la base d’un contrat de travail. On pensait qu’il y en aurait des milliers. Voilà pourquoi la revendication des grévistes de la faim de la VUB est légitime".
 
Mais jusqu’ici, toutes ces bonnes volontés se heurtent à la résistance de Maggie De Block. Et l'on finit par se demander si la secrétaire d’Etat libérale ne subit pas des pressions de  la NVA – le puissant parti flamand exclu du gouvernement fédéral – pour durcir sa politique d'immigration.

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