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Jorge Semprun : la disparition d'un grand Européen

SOULOY/SIPA

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08.06.2011 | 01:20

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Jorge Semprun s'est éteint début juin à Paris. Ce grand Européen était né à Madrid en 1923.  Avec ma consœur Florence Hartmann, nous l'avions rencontré chez lui à l'automne 2009 alors qu'il devait déjà surmonter un épuisement constant. Il avait néanmoins tenu à nous témoigner de son inquiétude face à l'impuissance d'une Europe politique "incapable de surmonter les égoïsme nationaux". Une Europe qui était son vrai pays:  "Je suis chez moi en Europe là où il y a une ville avec un fleuve qui la traverse, des bibliothèques, des cafés. Cette Europe là, on peut la trouver partout, à Madrid, Lisbonne ou Vienne" nous confiait-il. Nous publions en sa mémoire cet entretien.


Jorge Semprun entre dans la résistance dés 1940 avant d’être déporté à Buchenwald. A son retour, il coordonne depuis la France la résistance communiste au régime de Franco, puis est exclu du Parti en 1964. Ecrivain, scénariste ("Z", "L’aveu", "Section spéciale"...), membre de l’Académie Goncourt, il fut ministre de la Culture de 1988 à 1991 du second gouvernement socialiste de Felipe González.

En Espagne, en France, votre combat s’inscrit dans l’histoire de l’Europe. Mais comment définir l’identité européenne?

Jorge Semprun – C’est une alchimie assez complexe et en même temps assez simple à pratiquer. Les jeunes d’aujourd’hui, les étudiants Erasmus par exemple, pratiquent l’Europe comme Monsieur Jourdain pratiquait la prose, sans le savoir. Personnellement, quand je suis à Madrid, je vois les défauts des Espagnols et je me sens Français. Lorsque je suis à Paris, je vois les défauts des Français et je me sens Espagnol. Mais quand je suis ailleurs, je me sens Européen.

L'identité européenne est fondée sur la diversité culturelle de l’Europe. Il est essentiel de la préserver. L'unification politique et économique ne doit pas se traduire par une unification culturelle. Ce serait aberrant!

Si l'on remonte très loin dans l’Histoire, l’Europe s’est d’abord affirmée autour de la chrétienté. Il y a eu ensuite l’Europe des Lumières mais cette identité-là est-elle encore valable après le nazisme et l’extermination des Juifs? L’identité de l’Europe est une sorte de sédimentation de l'Histoire qui s'affirme autour de la volonté de dépasser le passé sans le nier.

On peut également tenter de réduire cette identité à un espace géographique. Je crois que c’est un leurre. L’Europe est à la fois un territoire, une partie de ce sous-continent eurasiatique, et en même temps il n’y a pas de frontières bien établies. La seule vraie frontière de l’Europe, c’est la démocratie.

Pour De Gaulle, elle allait "de l’Atlantique à l’Oural", pour Napoléon, "des colonnes d’Hercules au Kamchapka". Je suis, pour ma part, chez moi en Europe là où il y a une ville avec un fleuve qui la traverse, des bibliothèques, des cafés. Cette Europe là, on peut la trouver partout, à Madrid, Lisbonne, Vienne, etc.

Le décalage entre l’Europe politique et l’Europe au quotidien est total. Comment l’expliquer?

L’Europe communautaire a été construite contre le passé totalitaire nazi et face au danger totalitaire soviétique, comme un espace de liberté et de réconciliation pacifique. On s’est habitué à voir la France et l’Allemagne alliées, mais c’est un changement encore récent et radical! L’Europe a commencé par cela, par la réconciliation de la France et de l’Allemagne, par un espace de liberté de plus en plus grand, à 6, puis à 9, puis à 12, et maintenant à 27. Mais l’Europe politique relève encore du rêve.

Il y a une charte, mais le projet n'est pas encore abouti ni même développé comme peut l’être l’Europe économique, avec une monnaie unique... Cet idéal n’est plus celui d’un espace de liberté face aux totalitarismes, c’est aujourd'hui un idéal démocratique beaucoup plus général, autour d'un certain nombre de valeurs. Le socle européen n’est pas seulement culturel, ce ne sont plus les Lumières ou la chrétienté qui nous unissent, mais la démocratie.

On serait passé de l’Europe des crimes à l’Europe de l’espoir?

Nous traversons actuellement une période de crise réelle de l’Europe. L’Europe communautaire fonctionne : il y a des institutions, des directives... Mais l’Europe comme une aspiration commune est en panne. Pour surmonter les blocages et les égoïsmes nationaux, il faut des leaders européens. Les Mitterrand-Kohl, Gonzalez-Kohl, Schmidt-Giscard, ces couples qui ont fait avancer l’Europe, ces dirigeants qui se sont entendus au delà de leurs divergences politiques pour faire avancer l’Europe, comme Adenauer avec De Gaulle, font cruellement défaut aujourd’hui.

Il faudrait pour relancer l’Europe des chefs d’Etat et de gouvernements ayant une véritable conviction européenne. Quand j’étais ministre, j’ai demandé à Felipe Gonzalez qui revenait d’une importante réunion européenne comment cela s'était passé. Il m’a répondu: "pour nous, Espagnols, moyennement. Pour l’Europe, très, très bien". Je trouve cela génial : il était capable de distinguer l’intérêt national de l’intérêt général de l’Europe !

Helmut Kohl, avait la même capacité malgré ses réflexes de droite, réactionnaires parfois. Lors d'un dîner auquel j'assistais et où il y avait des Britanniques très antieuropéens, Kohl leur a tenu un discours très fort. Il leur a dit : "comment pouvez-vous être comme cela ? C’est à cause de vous que l’Europe existe. Si votre pays n’avait pas, seul, en 1940, résisté à Hitler, il n’y aurait pas d’Europe ou elle serait brune. C’est vous qui avez inventé l’Europe en empêchant le débarquement de Hitler là-bas, en supportant les bombardements, les pertes humaines. L’Europe existe parce que vous avez tenu le coup, alors que tout le monde s’était couché devant Hitler, ou avait été battu. L’Europe, c’est vous!".

C’était très fort. Y a-t-il beaucoup de gens aujourd’hui capables de penser comme cela ? Je ne crois pas. Il savait très bien que la seule voie pour sortir l’Allemagne de ce passé terrible, de cette forme de responsabilité collective, c’était l’Europe.

Paradoxalement, la difficulté vient aussi du fait qu’il n’y a plus d'ennemi visible, ou du moins qu'il n’est pas le même et qu’il est moins facile à localiser. L'ennemi est toujours le racisme, l’antisémitisme, la discrimination. Mais il était plus facile de construire l’Europe contre un adversaire bien identifié que contre un ennemi sans visage. Le passé était clair, il y avait le totalitarisme soviétique et ses conséquences : la dictature en Grèce, la dictature franquiste qui a duré jusqu’en 1975…

L’Europe qui se construisait a aidé au passage de la dictature à la démocratie. Puis il y a eu la chute du mur de Berlin et plus d’ennemi tangible. George Bush a alors tenté de faire du terrorisme islamique le nouvel ennemi de l’Europe et de l’Occident, mais il a échoué parce qu’il a fabriqué cet ennemi en lui donnant une importance démesurée avant de pouvoir le combattre.

Iriez-vous jusqu'à redouter un démantèlement de l'Europe ?

Le scénario le plus noir n'est pas exclu. On peut imaginer que la crise économique en se prolongeant provoque une remise en cause de la solidarité européenne, que les pays les plus à la traîne prennent un tel retard qu'ils se révoltent contre l’idée européenne et se convainquent qu'ils pourraient mieux s'en sortir seuls.

On peut craindre une renaissance du protectionnisme qui serait néfaste à long terme même si, pendant quelques mois, il pourrait donner l'impression que les choses vont mieux. Comment agir contre cela ? Il faut plus de solidarité économique, les mêmes normes de régulation des marchés et s'assurer que tout le monde a une stratégie commune d’éducation, des mesures communes contre la discrimination...

La situation peut s’aggraver mais elle peut, à l’inverse, provoquer une prise de conscience, susciter une riposte commune. Le vaccin est peut-être dans la crise même. Mais la tendance est souvent d’attendre pour réagir que le danger soit trop grand. Et donc on réagit trop tard…

Plaidez-vous pour une Europe fédérale ?

On peut être intimement séduit par l’idée fédérale mais c’est pour le moment utopique. Je crois en revanche que l'on peut aujourd’hui aller quand même plus loin dans le dépassement de l’Etat-nation. Mais il faut une pédagogie pour cela. Il faut expliquer que la souveraineté nationale n’est pas le summum de la vertu démocratique, qu’il peut y avoir des souverainetés antidémocratiques. Un énorme travail de pédagogie est nécessaire, un travail qui n’est pas fait parce que les institutions ne sont pas là, parce qu’il n’y a pas de grands hommes européens aujourd’hui.

Mais l’identité régionale ou même ethnique demeurent. Est-ce contradictoire avec l’unité européenne ?

Pas forcément. Il y a à la fois ce besoin d’intégration supranationale et ce besoin d’affirmation ethnique, parfois à l’intérieur même d’un pays. Aujourd’hui en Espagne, par exemple, l’affirmation catalane ou l’affirmation basque existent. Sont-elles pour autant contradictoires avec la démocratie et avec l’Europe ? Je ne le pense pas. L’identité européenne doit permettre de transcender les identités régionales, communautaires ou même ethniques sans pour autant les nier.



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