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Emir Kusturica soutient le jeune cinéma

mercredi, 12 janvier, 2011 - 12:16

La quatrième édition du festival international de cinéma fondé par Emir Kusturica à Küstendorf, au centre de la Serbie, s’est achevée hier. Retour sur événement et interview du réalisateur.

Souvenez-vous : en 2005, Emir Kusturica construit de toutes pièces un village de bois pour les besoins du film La vie est un miracle. Puis décide de le transformer "en une ville comme une autre, cité du passé et du futur". Trois ans plus tard, le réalisateur serbe y lance son propre festival international de cinéma, dans le but de promouvoir les nouveaux talents. "La première édition a débuté par l’enterrement symbolique du blockbuster américain Die Hard 4 ! se souvient Kusturica. En réaction aux gros festivals qui ne sont que marketing, marketing, marketing, j’ai souhaité créer un lieu d’échange entre apprentis cinéastes et auteurs reconnus, pour encourager les étudiants et soutenir les premiers films."

Rencontres avec des réalisateurs confirmés, compétition dédiée aux oeuvres de jeunes professionnels : cette année, le comédien mexicain Gaël Garcia Bernal et les réalisateurs Abbas Kiarostami (Iran) et Nikita Mikhalkov (Russie), entre autres, ont fait le déplacement. En clôture de festival, parmi une sélection de 20 films issus de 13 pays, le jury a récompensé la Russe Sonya Karpunina pour The chance, jugé "original, efficace et plein de vie", ainsi que le Serbe Ognjen Isailovic pour The golden league et la polonaise Julia Kolberger pour Tomorrow I’ll be gone.

Bien décidé à faire de Küstendorf le fief de la jeune création, Kusturica y annonce l’ouverture prochaine d’une Maison des Ecrivains, avec le soutien du Ministère de la Culture serbe, et le lancement à l’automne 2011 d’une Académie des Arts, qui proposera à quelques 25 étudiants un enseignement portant sur la régie, le montage, la dramaturgie, la comédie, ainsi que d’autres domaines importants du film d’auteur.

La parole à Emir Kusturica

Entretien avec le réalisateur serbe, internationalement reconnu pour son originalité artistique et son travail en faveur des Roms.

On qualifie souvent ton œuvre de déjantée. Le terme te va bien ?

Parmi les règles de l’expression artistique, je ne respecte que celles qui me permettent d’entrer en relation avec le public. J’aime établir une sorte de communication dionysiaque, en rupture avec les codes traditionnels. Le monde et la vie sont déjà très lourds, pas besoin que le cinéma ou le théâtre le soient !

Une démarche comprise partout ?

Le monde latin me semble plus perméable aux autres cultures que celui des Anglo-saxons. Arizona Dream, par exemple, a eu beaucoup plus de succès en Europe qu’aux Etats-Unis. Mes derniers films n’ont pas été achetés là-bas… Même si tu fais un énorme carton dans ton pays, tu n’es pas assuré d’avoir un écho aux USA !

Quid de la créativité des pays de l’Est : sous l’emprise d’Hollywood ?

Jusque dans les années 80, tu pouvais y trouver de très beaux films. Aujourd’hui, beaucoup ont été infectés par le côté "rouleau-compresseur capitaliste" américain. Je suis inquiet pour l’avenir : si nos films ne sont plus l’expression de notre culture, on va en perdre la mémoire, ne plus être capable de l’exprimer… Nous devons proposer des choses porteuses de notre identité. C’est aussi une question d’ambiance : en Serbie, par exemple, il n’y a que deux ou trois théâtres ; rien à voir avec Londres ou Paris ! Globalement, la jeunesse n’est pas consciente du problème. Certains résistent, réagissent en faisant des films, mais n’ont pas les moyens de réaliser des œuvres de qualité.

Sortie en 1989, Le temps des gitans (1) reste-t-il emblématique de ton travail ?

Ce film est porteur d’un esprit baroque, qui emprunte aux punks le goût des différences, l'expansivité, l'aptitude à détruire les schémas culturels pour régénérer le genre ! Phénomène étrange : plus je vieillis, plus mon œuvre attire les jeunes. Sûrement parce qu’elle sort des sentiers battus : on ne triche pas, on se donne à fond. L’art non conventionnel est une source inépuisable de jouvence.

Depuis 2007, la version "opéra" du Temps des gitans tourne dans le monde en langue romani…

Si on supprimait les sous-titres, je crois que personne ne se plaindrait ! L’intrigue aborde des sujets graves, comme la lutte pour la survie, l’exploitation des enfants, le mur qui sépare une minorité très riche et une écrasante majorité pauvre, mais il ne tombe pas dans un pathos larmoyant. Les personnages sont des Tsiganes ; leur vision de la vie est plus immédiate, plus libre et plus passionnée que celles des Occidentaux. En dépit d’un quotidien difficile, ils savent rire et s’amuser. Par histoire et par culture, l’existence des gens des Balkans oscille en permanence entre le comique et le dramatique.

 

(1) Un des premiers films tournés en langue romani. Prix de la mise en scène au festival de Cannes.




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