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Dans les îles grecques aussi, les migrants meurent en silence

jeudi, 19 décembre, 2013 - 13:17

La Grèce reste la première porte d’entrée des clandestins en Europe. Les îles  grecques, si connues des touristes pour leur beauté, sont un enfer pour les réfugiés du monde entier. Ceci dans l'indifférence générale, Lampedusa focalisant l'attention sur l'Italie.

L'île italienne de Lampedusa avec les centaines de morts échouées sur ses plages, les images de la détention inhumaine des survivants font l’actualité. Mais on oublie que des dizaines de Lampedusa en Grèce persistent dans l’indifférence médiatique. En Grèce, même pas une ligne dans les journaux, surtout pas une image à la télévision. Ou si peu et si vite.

Les migrants morts noyés sur les îles ou sur le fleuve Evros à la frontière gréco-turque sont des fantômes. Mais ils sont de plus en plus nombreux et cela arrive de plus en plus souvent. Suite aux contrôles renforcés en Espagne et à Malte, la Grèce reste la première porte d’entrée des clandestins en Europe, malgré l’augmentation du trafic à travers les nouvelles frontières de Bulgarie et de Roumanie.

Macabre litanie

Rien que ces quatre dernières années, la litanie des noyades s’égrène comme un circuit  touristique macabre de la Grèce:

  • Le 3 septembre 2011, sur l’île de Céphalonie, 2 morts et 19 disparus, 11 survivants.
  • Le 6 septembre 2012, 60 morts sur la rivière Evros. Parmi eux, 31 enfants, dont 3 bébés.
  • Le 15 septembre 2012, sur l’île de Lesbos, 20 morts, 7 disparus.
  • Le 7 mars 2013, à nouveau sur l’île de Lesbos, 7 Syriens disparus entre Chios et Lesbos, les corps d’une femme et de deux  petits enfants sont retrouvés sur la plage de Thermi.
  • Le 26 juillet sur l’île de Kos, 5 cadavres s’échouent sur la plage de Faro, dont  une femme enceinte  et deux petits enfants. Exactement une semaine plus tard, 24 morts, 12 survivants au même endroit.
  • Le 5 novembre 2013, à Palero, sur l’île ionienne de Leucade,  12 morts dont des enfants. Ils s’étaient embarqués à 27 sur une petite embarcation, faite pour six passagers. Le chavirage du canot s’est fait par beau temps et à quelques mètres de la côte. On soupçonne la tactique habituelle: le bateau est sabordé, pour inciter les autorités grecques à porter secours à personnes à danger. Or personne ne savait nager.
  • A nouveau sur l’île de Lesbos, le 12 novembre 2013 : 5 noyés dont un bébé de 2 mois….

Et combien de cas ignorés ou occultés… Les chasseurs au bord du fleuve Evros racontent les battues au petit matin. Ils trouvent des membres déchiquetés dans les arbres ou encore des corps putréfiés. Les pêcheurs iliens décrivent  les lambeaux de bateaux gonflables échoués sur les rochers, les habits épars et parfois, sous les amas d’algues, le pied qui bute contre un cadavre. Ceux de la petite île d’Agathonissi (15 habitants) qui a reçu certains jours jusqu’à 150 réfugiés, se plaignent de plus pouvoir pêcher le poulpe dans certaines criques, tant les fonds sont tapissés de vêtements et autres objets comme des passeports et des portables jetés à la hâte.

La mort n'est pas la fin du calvaire

Durant des années, les îles très proches de la Turquie voisine étaient les points de passage la plus faciles. Dissuadé par les patrouilles renforcées des  bateaux de l’agence européenne FRONTEX, le trafic s’est ensuite  délocalisé sur le fleuve-frontière de L’Evros, où le fleuve presque à sec l’été permettait de traverser à pied la frontière. Mais la construction d’un mur grillagé sur de 12,5 km a obligé les passeurs à reprendre la voie maritime. Aujourd’hui, ces damnés de la terre, venant de zones de guerre comme l’Afghanistan, l’Irak ou encore la Syrie, ou encore du  Sud-Sahel exsangue,  arrivent par tous les temps et partout.

Leur calvaire ne se termine pas à leur mort. Rejetés des cimetières chrétiens comme de ceux de la minorité musulmane de Thrace, ils reposent aujourd’hui à Sidero, en pleine montagne, dans un champ au milieu de nulle part. A la file, des dizaines de monticules de terre, sans aucun nom.

Juste une date, celle de leur "arrivée" en Europe. Une odyssée qui en dit long sur l’absurdité de notre monde. Il y a une quinzaine d’années, 17 Afghans échoués sur les plages de Marmari, sur l’île d’Eubée, supposés être musulmans, avaient été enterrés dans le vieux  cimetière désaffecté. Qui s’est avéré être celui de la communauté israélite décimée par les Nazis.

L’opinion grecque, dans son immense majorité, ne se sent pas concernée : "On a suffisamment avec nos propres ennuis, on ne va s’embarrasser des malheurs du monde". Même lorsqu’elle apprend qu’il y a des passeurs grecs dans ce trafic humain ou que des membres de la police des frontières viennent d’être  accusés de torture envers des réfugiés, sans parler des conditions inhumaines de détention des survivants que dénoncent toutes les organisations humanitaires.

Le contexte

> Politique : La Grèce, archipel de 18 000 kms de côtes, avec plus de 6000 îles et îlots est par sa nature très difficile à surveiller. Sa proximité avec la Turquie, principal point de passage des réfugiés venus de pays d’Asie et d’’Afrique, joue en la défaveur de ce pays, terre exclusivement de transit pour tous ceux qui veulent aller en Occident. Le gouvernement, arguant que les frontières grecques sont aussi celles de l’Europe, a décidé de faire de l’émigration clandestine, une des 4 priorités de la présidence européenne,  qu’il assumera pour 6 mois à partir du 1 janvier 2014. Il demande la révision du traité de Dublin (qui renvoie la personne sans-papiers dans son premier pays d’arrivée en Europe) et l’ouverture de la surveillance à la zone maritime turque.

> Chiffres : 90 % des clandestins qui parviennent en Europe entrent par la Grèce. Durant  les 10 premiers mois de 2013, il y a eu 35 719  arrestations (70 227 l’an dernier), dont  8684 (9382) à la frontière gréco-albanaise, 3309 (760) à Lesbos , 2544 (576) à Samos, 1130 (30) à Chios, 2029 (638) dans le Dodécanèse, 2296 (2455) en Crète et 13 508 (24 704) dans le reste du pays , alors que le chiffre est de 839 (30 284 l'an dernier) pour la frontière terrestre gréco-turque. Le prix à payer aux trafiquants de ce business, qu’est devenue la migration, est estimé en moyenne à 3000 euros par personne.

 




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