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Les aéroports européens à l’heure de la coexistence public/privé

mardi, 12 juillet, 2016 - 09:23

La perspective d’une prise de contrôle par un groupe turc des aéroports de Nice et de Lyon a suscité beaucoup d’émoi. Pourtant, tous les modes de gestion coexistent au palmarès des dix plus grandes plateformes aéroportuaires européennes.

La privatisation des aéroports de Lyon et de Nice n’aura pas été un long fleuve tranquille. Annoncée fin juillet 2015 par le ministre de l’économie Emmanuel Macron, la procédure de vente des 60% du capital détenu par l’Etat sur ces deux aéroports débouchera la semaine prochaine sur la désignation du ou des repreneurs, le groupe français Vinci paraissant tenir la corde.

Mais la polémique a fait rage depuis plusieurs mois autour de la candidature (désormais écartée) du groupe Turc Limak, qui va construire et gérer le troisième aéroport d’Istanbul. On a vu ainsi Laurent Wauquiez, président du conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes, faire de l’aéroport un « outil de souveraineté » et surtout Christian Estrosi, président de la région PACA, juger « inadmissible de permettre à une puissance étrangère de s’emparer d’un tel outil »

Des propos que l’on croirait tenus pendant la guerre de 14… alors que la gestion des aéroports relève d’une équation économique très rationnelle. En réalité, la prise de contrôle des aéroports par des intérêts privés ou étrangers est plutôt banale en Europe et même en France.

On se souvient d’ailleurs que, l’an dernier, l’Etat français a cédé 49,9% du capital de l’aéroport de Toulouse au groupe chinois Casil. Un an plus tard, les avions continuent de décoller et d’atterrir à Blagnac  sans que la Ville Rose se soit mise à parler mandarin !

Fort besoin d’investissement à Nice et Lyon

Plus sérieusement, les aéroports constituent des pôles de développement économiques importants et nécessitent des investissements d’envergure que les Etats ou les collectivités locales n’ont plus forcément les moyens de financer.

Nice-Côte d’Azur, 2ème aéroport français après Paris-Charles de Gaulle avec un trafic annuel de 12 millions de passagers, affiche un taux de rentabilité certes élevé (20%) mais pourrait se développer beaucoup plus à l’international.

Quant à Lyon-St Exupery, 3ème aéroport de l’Hexagone, avec ses 8,7 millions de passagers, sa 52ème place au palmarès des aéroports européens paraît indigne de la quatrième région la plus riche de l’Union. En outre, son taux de rentabilité de 9% est inférieur de moitié au taux moyen des six plus grandes plateformes de l’UE qui dépasse 18%.

42% des aéroports français sont totalement privés…

Les aéroports privés, ce n’est pas du tout une nouveauté en France. L’Hexagone est même, derrière le Royaume-Uni, la Bulgarie et quelques autre petits Etats comme le Portugal ou la Slovénie, une des nations européennes où les aéroports totalement privés sont nombreux : il y en a 22 sur 52.

Le groupe français de construction et de concession d’infrastructures Vinci en possède huit dont Grenoble, Poitiers, Quimper ou Toulon. Mais la palme revient au groupe canadien SNC Lavalin qui en détient douze. Sont ainsi contrôlés à 100% par ce groupe étranger les aéroports de Cherbourg, Angoulême, Dijon, Le Havre, Reims ou Rouen… On peut donc se demander si, pour certains élus locaux, les Turcs ne sont pas plus « étrangers » que d’autres…

… les autres sont publics ou « mixtes »

18 aéroports français sont entièrement publics et 12 sont à capitaux mixtes. Nice et Lyon, comme 16 autres, sont pour l’instant détenus par l’Etat français ainsi que par les chambres de commerce, la région, le département, la métropole régionale. Deux aéroports –  Nantes et Toulouse Francasal – sont majoritairement privés.

Enfin, dix aéroports sont à capitaux majoritairement publics, en général 51%. Il s’agit de Toulouse, Rennes, Lille (…) et surtout Paris dont les trois aéroports (Charles de Gaule, Orly et le Bourget) sont détenus par ADP, Aéroport de Paris, une société anomyme détenue à 50,6% par l’Etat français. Environ 35% du capital d’ADP sont privés et les actionnaires étrangers – parmi lesquels l’aéroport d’Amsterdam-Schipol – en contrôlent 23%.

Au palmarès des dix plus grands aéroports européens, quatre sont « mixtes »… 

Sur les dix principaux aéroports européens en termes de trafic, seulement quatre sont à capitaux mixtes majoritairement publics. Outre Charles de Gaulle, qui occupe la seconde place du classement avec 65 millions de passagers, il y a Francfort, 5ème aéroport européen, dont le land de Hesse détient 31% et la ville de Francfort 20%. Il y a également les aéroports de Madrid et de Barcelone – respectivement 6ème et 10ème du classement – tous les deux détenus par la société Aena SA dont le capital est contrôlé à 51% par Enaire, la société publique de gestion de tous les aéroports espagnols. Propriétaire de 47 aéroports en Espagne, mais aussi en Amérique du sud et au Royaume Uni, Aena se trouve être le 1er groupe aéroportuaire du monde.

… deux purement publics…

L’aéroport de Munich, 6ème plateforme européenne, est détenu par l’Etat de Bavière, l’Etat fédéral et la ville de Munich. On peut dire aussi que le 5ème aéroport européen, Amsterdam-Schipol, est totalement public puisque le ministère des finances détient 70% de Schipol Group et la ville d’Amsterdam 20%. Et puis 8% du capital appartiennent à Aéroports de Paris (ADP), société certes de droit privé, mais à capitaux majoritairement publics.

… et quatre privés

Istanbul-Ataturk, troisième plateforme européenne avec près de 62 millions de passagers, est la propriété de TAV Airports holding, société turque privée contrôlant la plupart des aéroports du pays. Son capital est toutefois détenu à 38% par le français ADP. Rome-Fiumicino, numéro 8 européen, est contrôlé à 96% par le groupe italien de concessions autoroutières Atlantia.

Enfin, les 2 aéroports de Londres sont totalement privés. Gatewick, numéro 9 européen, est contrôlé notamment par des fonds d’investissement d’Abu Dhabi, de Californie et de Corée du sud. Quant à Heathrow, premier aéroport d’Europe avec 75 millions de passagers, ses actionnaires sont l’opérateur d’infrastructures espagnol Ferrovial, pour 25%, Qatar holding, propriété du fonds souverain qatari, pour 20%, ou encore la caisse de dépôt du Québec (12%) et la China Investment Corp. (10%). Au total, seulement 10% du capital de Heathrow Airport Holding sont sous contrôle d’investisseurs britanniques !

Aucun régime capitalistique miracle

Une conclusion s’impose : il n’y a, dans ce secteur, aucune recette organisationnelle ou capitalistique miracle. Des aéroports publics peuvent avoir un taux de rentabilité élevé, comme celui d’Amsterdam qui atteint 26%. Sur les cinq premiers aéroports, on compte deux privés, un public et deux mixtes. Le rythme de développement et l’importance des recettes commerciales non aérienne ne sont pas non plus fonction de la nature publique ou privée du capital.

En fait, entrent en ligne de compte la capacité d’investir des détenteurs du capital et également, pour l’ouverture à des investisseurs étrangers, la nécessité de créer des synergies à l’étranger pour accroître l’internationalisation. Rien, en tout cas, ne permet de faire du contrôle d’un aéroport un « outil de souveraineté ». 




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